(Suite et fin du chant.--Voyez p. 186.)
XXI. Il y avait bien une petite partie de l'attention de Juan qui avait remarqué cette fuite; mais le reste était si attaché à la nouvelle apparition, qu'il laissa fuir le blond fantôme. N'ayant plus à craindre que pour lui, il ne craignit plus; il se l'approcha de la porte de sa chambre, s'y tint debout, les bras croisés, ferme et froid en apparence, mais la colère dans le coeur.
XXII. Les pas se rapprochaient; une lumière intermittente s'avançait avec eux, jetant par intervalle des éclairs de clarté suivis d'une obscurité complète. Don Juan, cependant, commençait à être las des prodiges; il lui tardait de corriger violemment ce nouveau moine noir[1].... Mais à deux pas de lui la lanterne sourde éclaira l'apparition, et ce n'était ni un prodige ni un esprit, mais lord Auguste Fitz-Plantagenet.
Note 1: Voir, aux chants qui précèdent, la légende du moine noir et ses apparitions nocturnes dans le château de Nourat-Abbey.
XXIII. Lord Auguste était un fat de la haute espèce: lord de naissance, ayant la prérogative nécessaire d'un siège à la Chambre des Pairs, d'une belle figure, cheveux bruns et touffus, merveilleusement habillé par le meilleur des tailleurs, à la taille noble et fière, digne en tout de faire partie du William-Club, et fait pour suivre d'assez près les Brummel, les Pierrepont, et encore pour faire partie du très-important et fort ennuyeux club de l'Alfred.
XXIV. Il se disait beaucoup d'esprit, et véritablement on était assez généralement porté à l'en croire, tant il avait emmagasiné dans sa mémoire d'esprit et de pensées des autres. Sa parole était élégante, ses phrases choisies et relevées, et quand il avait entendu quelque part une sottise fashionable ou recueilli une idée un peu dandye, il se les assimilait fort convenablement à son usage.
XXV. Et, j'y songe! Comment le vol des pensées n'est-il point puni? Lorsque le monde finira, il n'y aura plus guère que des hommes de génie, au train où va cet envahissement du génie des autres. Quand Shakspeare et Pope frappent à leur effigie une pensée sublime, aussitôt cette médaille tombe aux mains de tous, où elle s'use; les sols la dépensent comme venant d'eux, et la grande idée passe à l'état de style, l'admirable médaille à l'état de vile monnaie.
XXVI. Lord Auguste avait donc énormément de cette monnaie courante; mais ce qui relevait cet esprit, quelle qu'en fût l'origine, c'était son écurie et ses jockeys. Il savait aussi jouer avec la légèreté d'un Français, et perdre, avec le calme d'un Vénitien, des sommes énormes. Ses paris étaient fabuleux; il avait aussi dans son passé des chasses merveilleuses dont, assure-t-on, il poétisait un peu trop les détails.
XXVII. Il avait peu de passions, ayant trop d'esprit pour cela, disait-il, si ce n'est pourtant le torysme, passion de position pour lui, mais qu'il n'avait pas pris le temps d'examiner; il assurait néanmoins qu'elle lui était originelle, et, comme le seul ami qu'il eut jamais lui répondit, à propos des sentiments politiques, qu'il attendait, pour avoir une opinion, qu'il en vînt une bonne, il avait hautement rompu avec lui; ce qui le mit à l'aise, car depuis il n'eut plus que des amis.
XXVIII. Sa grande prétention était l'amour, non pas qu'il tint absolument à être amoureux, mais à le paraître. Personne ne jetait plus impertinemment aux femmes de ces regards qui disent de grands succès ou un grand pouvoir; personne ne croyait mieux fasciner une timide virginité[2]. En homme comme il faut, il avait voulu s'attacher au char d'une femme à la mode: c'était la duchesse de Fitz-Fulke, quoiqu'il ne démêlât pas trop, dans cette position, s'il était le moqué ou le moqueur, la victime ou le bourreau.