XLVIII. Lord Auguste Fitz-Plantagenet fut unanimement plaint et pleuré (ceci est une règle, les femmes plaignent toujours, en pareille occurrence, le fat qu'elles n'eussent jamais préféré). Ce fut un concert de pitié et de tendresse;--mais don Juan fut en un instant jugé, blâmé, flétri, perdu;--et cet orage de l'indignation contre le meurtrier d'un bout d'oreille était monté au plus haut degré de sa fureur, avant que l'eau frémissante versée par une jeune Hébé ne se fût dorée dans les dernières théières.

XLIX. Juan avait pressenti l'orage; triste et enfermé dans son appartement, il maudissait cette sotte aventure, et le sang versé d'un fat, mais non pas d'un ennemi. Il tremblait devant l'émotion soulevée par son action: il regrettait surtout ses rêves d'amour, qu'il n'avait pas sondés encore, et où se confondaient dans sa pensée, comme trois nuées que le vent à la fois pousse et mêle, les ombres ravissantes d'Adeline, de la duchesse et d'Aurora.

L. Peut-être ce dernier nuage de rose ravissait-il davantage sa pensée, et se détachait-il mieux de la nuée d'albâtre où se tenait Adeline, et de la nuée d'or où étincelait la duchesse. Il n'avait pas cependant encore vaincu ses doutes. Son coeur trop léger (pourquoi ne pas le dire, Muse!) flottait sur les ondes de l'amour, sans avoir jusque-là jeté l'ancre, et il était à craindre que, dans sa voluptueuse paresse, il n'attendit le port le plus facile pour s'y amarrer.

LI. Et maintenant tous ces nuages d'amour étaient dissipés par la tempête du duel, la haine générale allait l'envahir: les funestes épithètes fermaient, poussaient, grandissaient et étendaient leurs cent bras et leurs têtes dans les salons de lord Henry. Juan entendait pour ainsi dire de loin les mots terribles d'assassin et d'aventurier, et son âme énergique ayant tout deviné, il refusa de reparaître devant l'aréopage, fit ses préparatifs de départ, écrivit à Adeline une lettre convenable, et partit.

LII. Il était midi, mais le jour était sombre; le soleil, couvert d'un ciel de plomb, retenait ses rayons et demeurait invisible; personne n'aurait pu dire: il est là. Tout se ressentait de l'absence de ce roi de la nature: les gazons et les plantes, et les arbres majestueux étaient obscurcis du même deuil. Au milieu de cette mélancolie des choses, Juan, à cheval, traînait sa mélancolie; il suivait, pensif, les dernières allées de ce parc qu'il allait quitter pour toujours, lorsque tout à coup....

LIII.... C'était une d'elles... une des trois, elle surtout, elle seule, Aurora! Au détour d'une sinueuse allée, elle était venue, amenée par le hasard (ce frère chéri de l'Amour); le hasard avait soulevé son voile vert, et le hasard aussi, sans doute, la retenait sur ses jambes tremblantes et sur son ombrelle plus ferme, lorsque le cavalier mélancolique passa à quelques pas d'elle. Tous deux se sentirent émus du même hasard, mais aucun d'eux n'osa risquer un salut.

LIV. Seulement il s'échappa de la physionomie d'Aurora, de ses yeux peut-être, de ses lèvres, de son front, un de ces signes splendides et vagues, un de ces sourires divins et invisibles que l'imagination aperçoit plutôt que le regard. C'était comme une caresse fluide, comme ces baisers de lumière que les étoiles laissent errer sur les pelouses et les marguerites des champs. La candide Aurora ignorait peut-être elle-même ce qu'il y avait de tendresse dans cette caresse lointaine et involontaire.

LV. Sa pudeur seule le savait pour elle et le lui apprit sans doute, car elle disparut aussitôt derrière des lilas défleuris... Juan demeura comme anéanti, et son noble cheval ressentit la commotion éprouvée par son maître et s'arrêta tout à coup. Mais la délicieuse image avait fui, et quelques instants après don Juan, troublé et incertain, continua sa marche, jeta un long et inutile regard vers les lilas, fit un grand soupir, et sortit du parc.

LVI. A peine avait-il dépassé la grille, qu'il voulut retourner en arrière, et il le sentait bien maintenant, ce n'était plus la brillante coquetterie de la duchesse ni la tendre austérité d'Adeline qui enchaînaient sa pensée; c'était la seule Aurora, la timide, la ravissante, la céleste... Et lui, l'insensé, le misérable, le sot, comment avait-il agi dans cette rencontre?... Pas un salut, pas une parole, pas un signe... Que pensait-elle de cette impertinence ou de cette stupidité?

LVII. Il voulait revenir, mais il ne le pouvait plus... Il voyait avec tant d'amertume la fuite de ce moment si précieux et si perdu, qu'il se croyait assez rapide pour le ressaisir; il croyait pouvoir refaire cet instant.. Aurora eût reparu à cette place avec le même sourire... le vent aurait encore soulevé son voile vert, lui aurait passé encore... Mais qu'il eût agi autrement! qu'il eût été admirable! sublime!... s'il avait pu refaire du présent avec ce passé.