LVIII. Ah! qui n'a fait comme lui? qui n'a voulu reprendre le passé pour en faire du présent, pour en rêver de l'avenir? qui n'a rappelé les paroles échappées à l'imprudence, ou préparé vainement les discours qu'on aurait dû tenir? Alors, dans ce délire du regret, on veut charmer le passé, on caresse l'oubli; on veut reconstruire la scène imprudente, on l'illumine de sourires, de gestes, de grimaces; on en prête même aux autres; les demandes sont arrangées ainsi que les réponses, tant l'esprit s'agite dans cette illusion, dans ce rêve, dans cet espoir du moment qui n'est plus.

LIX. J'en ai vu qui se jouaient publiquement à eux-mêmes cette comédie du passé, dialoguant tout seuls; ils souriaient gracieusement comme ils eussent voulu sourire. Ils s'armaient de la dignité omise, ou soulevaient majestueusement la tempête à laquelle ils avaient eu la sottise de ne pas penser alors. C'est ainsi que cet éternel comédien, l'homme, se rassure sur des fautes accomplies, et croit les avoir réparées quand ses regrets, mêlés à des illusions, se sont fondus dans la chaleur d'une scène qu'il rejoue après l'avoir manquée.

LX. Revenu à lui, et désespérant du passé, Juan poussa vigoureusement son cheval, s'éloigna au galop, et perdit bientôt de vue cette Babylone de campagne où sa vie s'était si niaisement agitée.--Le duel avait réellement brisé ses passions. L'apparition rapide d'Aurora se dissipa de plus en plus, et son âme était déjà reposée, lorsque loin du château, des prudes, des coquettes et des anges de douceur, il se vit en pleine campagne, en plein air, en pleine verdure, en plein ciel.

LXI. N'ayant rien de mieux à faire, don Juan dressa donc son imagination à une certaine hauteur poétique. Pour donner le change à ses pensées, il se mit à délier la nature et à provoquer le vent et le ciel... car le vent soufflait des rafales violentes, et le ciel moqueur l'enveloppait d'un dôme gris et froid... La route était longue d'ailleurs. Une cavalcade solitaire excita la verve du poète, et quoiqu'il eût été plus romantique de s'abandonner au cours de sa mélancolie... Juan fit ces vers au vent:

1. Le voilà, il accourt terrible et sans être vu; personne ne peut dire d'où il vient: car on ignore ce qu'il est, ce vent qui n'est point un corps, mais une force, qui glisse et se divise devant un roseau, qui heurte et brise un chêne.

2. C'est lui; sa voix le précède, elle mugit dans l'espace; on dirait de la volonté de Dieu qui se promène entre les mondes et se mêle aux éléments; car ils frissonnent tous, l'air surtout qui s'anime.. Le vent c'est la vie de l'air.

3. Quand il marche sur les routes, il soulève la poussière, et elle s'élance en tourbillons vers les cieux comme des flammes obscures; toute l'atmosphère en est imprégnée, et le soleil s'en couvre comme d'un voile triste.

4. S'il glisse sur la cime des forêts, les arbres ressentent un long ébranlement. Dans leurs efforts ils s'écrient: Le voilà! le voilà! Les lignes des peupliers courbent uniformément leurs têtes, pareils aux esclaves devant le maître.

5. Puis ils se relèvent, et se raffermissent sur leurs tiges élancées: ils se redressent, les braves, parce que le maître a passé. Mais les nobles arbres des forêts gardent longtemps leur indignation, et ils murmurent encore quand leur ennemi est loin.

6. Mais le vent ne s'inquiète pas de leur faiblesse ni de leur résistance,--il poursuit sa course... En passant sur les lacs, il les crispe et leur jette un immense réseau qui les comprime, et dont chaque maille est attachée par un noeud de lumière.