7. Enfin il tombe à son tour; sa vie, impétueuse, mais si courte, s'éteint avec lui; il expire tout entier. Les éléments reprennent leur calme, et comme rien n'a pu indiquer son berceau, ainsi sont inconnus son destin et sa tombe.

LXII. Don Juan ayant achevé ces vers, se les répéta dix fois sous le prétexte de ne pas les oublier... La poésie qu'on vient de créer est une si délicieuse ambroisie, qu'on ne saurait trop s'en nourrir. Il ruminait donc son poème, et les heures s'écoulaient dans cette douce digestion:--car le poète--(qui le sait mieux que vous. Southey et Coleridge, illustres beaux-frères), le poète a un système complet de rumination intellectuelle. Il a au moins vingt estomacs successifs. Que dis-je? je suis sûr que P... en a quarante-un.

LXIII. Quoique. Juan ne fût pas ce que la classification appelle un poète, il avait, comme bien d'autres, jeté vers dix-huit ans sa gourme poétique. Il avait aussi eu cette maladie, qui se complique presque toujours de la fièvre pernicieuse de l'amour et de l'inflammation cérébrale de la gloire. Rarement il avait eu de ces retours maladifs; mais en ce moment il se servait de la poésie pour broyer son chagrin, comme le philosophe grec des vingt-quatre lettres de l'alphabet pour broyer sa colère.

LXIV. Après un long silence, et comme il semblait encore savourer ses vers, il s'écria: «Si j'avais pu seulement lui presser la main, lui dire une parole, l'effleurer d'un baiser! Oh! non d'un de ces baisers d'enfer qui eussent reculé devant sa bouche angélique... mais ce baiser tremblant donné à la vertu et qui meurt tendrement sur une main céleste!--ou encore ce sublime baiser, frappé au front, qui sent palpiter sous lui l'intelligence, et qui semble être donné à l'âme elle-même.»

LXV. Juan rêvait encore à son passé... mais ce fut le dernier cri de la passion. Le tumulte de ses regrets s'affaiblit et mourut dans une nouvelle crise de poésie.--Il avait trouvé en effet le meilleur antidote à l'amour, l'amour lui-même,--cet amour que les Français nomment l'amour-propre.--Gloire à l'orgueil qui sait ainsi ressusciter le bonheur! O vanité! combien n'as-tu pas consolé de misères, de déceptions et de douleurs!

LXVI. Comme une vapeur subtile disparaît entre deux nuages éclatants de blancheur, les dernières traces de l'ombre d'Aurora se dissipèrent au milieu d'un double poème. L'orgueil du poète se gonflant à chaque pas du cheval, en vint à briser les derniers fils de l'amour et à oublier ses débris! On n'a pas assez réfléchi sur l'utilité des passions et sur leur application au bonheur de l'homme... J'en ferai un livre... Pour Juan, il fit ces autres vers au ciel:

1. Mais où est-il ce ciel dont les hommes parlent, que la poésie chante, que le malheureux implore? Qu'on me dise si c'est une parole vraie, ou un mot sans idée, un son sans valeur.

2. O poète! montre-moi ce ciel dont tu fais le palais des dieux immortels... O peintre! dis-moi ce que tu veux imiter quand ton pinceau étale l'azur? O prêtre! dis-moi où est ce ciel où tu places Jéhovah?

3. Non, il n'y a pas de ciel, il n'y a que l'espace et les mondes. Et toi, pensée, déploie tes ailes, étends-les dans leur force pour ce voyage sans repos que tu vas entreprendre dans les plaines de l'infini.

4. Monte, monte dans l'espace, et cherches-y le ciel; monte, monte, et regarde s'il est là. Dis-nous si au-dessus du soleil est encore l'espace, ou si le soleil est attaché comme un diamant à une voûte?