LXIX. Le poète c'est en général sauf exception un homme d'esprit qui joue avec les nuits en attendant la pensée; tandis que le prosateur, sauf exception, commence assez fréquemment par la pensée, qu'il revêt de paroles...--Le sublime poète, au contraire, fait d'abord le vase, et c'est seulement ensuite qu'il y verse une goutte de la liqueur de l'intelligence; mais le vase est si éclatant, si transparent, si sonore, que la rareté ou le vide de la pensée ne s'y fait pas sentir. Ce vide même a son charme.

LXX. Le plus important à faire est donc le vase. Cette manufacture a d'ailleurs ses procédés et ses formules, il y a des mécanismes connus. La sage antiquité donnait aux poètes des instruments admirables. D'abord le très-honorable dactyles, véritable gentilhomme de la mesure, le spondée, pesant et solide comme un alderman; l'ïambe et le trocher, ces deux jumeaux coquets et vifs, et tant d'autres. Les mots s'ajustaient dans ces moules, la pensée y entrait à la suite, quand il y avait place, et le vase ou le vers était fait.

LXXI Les temps modernes ont inventé une bien plus belle chose encore, quand ils ont découvert que l'écho était la poésie Il a donc été décrété que les vers deux à deux et côte à côte siffleraient le même son et chanteraient une même note.--La France, si progressive, a fait mieux, elle a inventé la rime féminine, la tyrannie de l'e muet... Gloire à elle! Mais, et c'est le mystère, voici comment ces spondées, ces dactyles, la rime et la mesure, enfantent la pensée.

LXXII Voyez cette multitude qui s'agite, c'est l'armée immense des mots, foule inégale et aux bruits divers; les poètes antiques et modernes la passent incessamment en revue. A l'appel de l'idée, les mots raisonnables et justes s'offrent d'eux-mêmes; mais les défauts de leurs taillis ou de leurs voix les font repousser. D'autres mots les remplacent, apportant avec eux des idées imprévues qui se greffent sur le poème et le dénaturent; la rime surtout, en faisant défiler les escadrons des consonnances, fait surgir des inspirations aussi incohérentes qu'inespérées, c'est la poésie!

LXXIII. Le poète avait commencé un chant de folie; mais un dactyle mélancolique a vaincu un joyeux ïambe, et la poésie est attristée par cette irruption imprévue. La rime hautaine et despote dénature dans ses caprices les pensées, elle les transforme, elle les métamorphose; le poète, effrayé, la suit en esclave; et à ceux qui passent et s'étonnent de ce désordre, il crie que c'est l'inspiration.--Ainsi, et par ce procédé involontaire. Juan avait achevé religieusement des vers qu'il ne songeait guère à finir ainsi.

LXXIV Ainsi mon héros chevauchait poétisait, rêvait, réfléchissait, se berçant dans ces doux soliloques intérieurs, où la pensée trouve quelquefois tant de charmes. Sa mémoire les étendait à l'entour le panorama de sa vie. C'était une confusion d'agitation et d'amour, de gloire et de passion, de femmes et de coups d'épée. Véritablement il trouvait tout ce passé admirable, tandis que son cheval, ignorant des belles choses qui fermentaient au cerveau de son maître, le conduisait à Londres.

LXXV. Il était déjà tard quand ils atteignirent les premières maisons de la Babylone; elle était bruyante et étincelante comme la grande prostituée de l'Apocalypse. Juan pensa alors à donner à son cheval la dignité qui convient au cheval d'un gentilhomme. Lui-même fit trêve à ses rêves, traversa majestueusement et aussi dédaigneusement qu'il est nécessaire Piccadilly; et bientôt, le coeur plein de la joie secrète du retour, il regagna son hôtel, où il allait retrouver le calme et encore autre chose.

LXXVI. Son valet de chambre lui apporta aussitôt un petit coffret de chagrin noir, ou l'aigle de la Russie étendait ses deux têtes et ses ailes d'or. La couronne impériale éclatait au-dessus du monstre bicéphale dans une boîte d'or scellée aux armes de l'impératrice, une clef élégante reposait couchée au milieu d'un nid de satin blanc, c'était la clef du coffret qui, bientôt ouvert par don Juan, fit apparaître à ses yeux une quantité considérable de...

LXXVII. Si j'avais la facilité avec laquelle Homère sait faire les inventaires, je n'hésiterais pas à cataloguer les richesses qui éclatèrent lorsque Juan, après l'ouverture du coffret, approcha une bougie pour en mieux contempler le contenu Des diamants sans nombre étaient semés dans des sillons de velours noir, contournés en bagues, en chaînes, en colliers tressés en festons et en croix; mais au milieu de ces éclair» flamboyait un astre inattendu, un papier blanc et mat, en un mot une lettre de Sémiramis.

LXXVIII. De Catherine, veux-je dire. Cette lettre avait été écrite par la main impériale elle-même, aussi conservait-elle un reste parfumé de pommade moscovite. Catherine l'avait écrite en reine et en femme d'esprit, double position excellente pour enfanter un billet. L'épître était charmante, elle félicitait don Juan sur son ambassade, sur ses grâces, sur sa capacité elle lui rappelait mystérieusement ses droits à la faveur de sa souveraine, elle lui en accordait d'autres et..... son congé.