LXXIX. Car c'était bien un congé impérial, mais si enveloppé dans des nuages d'amour et de grandeur, qu'il ressemblait à une faveur nouvelle. Ces gracieux brouillards dissipés, le ravissant billet signifiait à Juan que sa mission était accomplie, que ses services devenaient désormais inutiles, que la liberté lui était rendue, et qu'en témoignage d'une haute satisfaction, l'écrin et les diamants lui étaient envoyés comme les adieux de Catherine.

LXXX Don Juan fut horriblement étourdi. Il commençait à prendre goût à la vie diplomatique; il trouvait bon d'agiter une vie d'élégance et d'oisiveté entre deux couronnes. Il y a une certaine grâce à dire: Mon souverain, en parlant à un autre souverain. Vus de très-près, les mystères diplomatiques lui avaient paru receler assez peu de choses sérieuses, et il en avait pris pour son usage la meilleure part, le plaisir.

LXXXI. Ces diamants, après tout, enflammaient son indignation. Était-ce ainsi qu'on payait ses services? Ses oreilles rougirent à ce dernier mot. Il est reconnu que chez les diplomates les oreilles seules peuvent encore rougir. Était-il un homme à jeter dans la boue avec de pareils cadeaux! Son honneur!... sa dignité!... Et après ces phrases inachevées, il se mit à considérer les pierreries et à les toucher avec une délicatesse (de doigts) qui faisait le plus grand honneur au calme de son indignation.

LXXXII. Ces pierres étaient si belles! Il y avait entre autres un diamant solitaire plus étincelant que n'est Vénus au firmament du soir. Il relut la lettre...; elle était au fait conçue dans les plus gracieux termes.--Une impératrice ne pouvait-elle pas, après tout, reconnaître ainsi le dévouement d'un serviteur? Sa conscience murmurait encore; maïs il la noya dans une goutte de poésie, et s'écria: Qui donc a le droit de refuser les rayons du soleil? Ce trope consommé, il accepta le congé et les pierres.

LXXXIII. En y pensant mieux, il trouvait ce présent honorable; il y avait en effet, selon lui, une intention tendre, de la délicatesse, de l'amour même dans un pareil envoi. N'aurait-elle pas pu lui jeter quelques viles bank-notes, quelques sales sacs de sales guinées? Alors, sans doute, il eût été blessé au coeur; alors...; mais c'était bien autre chose, les diamants étaient acceptables là où l'or eût été flétrissant. Il y a si loin des diamants à l'or!

LXXXIV. Il écrivit donc une délicieuse réponse au billet pommadé et diamanté de Catherine.--Il lui rendait grâces de cette liberté recouvrée, mais qu'il eût voulu lui consacrer, ainsi que sa vie; il n'avait pas de paroles pour la remercier des présents dont elle le comblait, et dont il était indigne. Il priait, en finissant, la Providence de répandre sur elle des torrents incessants de félicité et de gloire.

LXXXV. Sa lettre à Potemkin était pleine de noblesse.--Il rendait compte de sa mission, et du point fort peu avancé où il l'avait conduite; il croyait devoir s'y rendre la plus haute justice sur sa propre capacité et ses travaux, et parlait fièrement de sa disgrâce. Après quoi il se fit fort satisfait de sa manière d'être en cette circonstance, et il se félicita d'avoir ainsi, par cette double épître, conservé sa dignité... et l'écrin.

LXXXVL. Je dois avouer que Juan n'avait jamais lu Sénèque, aussi ne savait-il pas mépriser les richesses. Les diamants glissèrent donc sur sa philosophie... Il recouvrait en même temps sa liberté: liberté! triste chose, lorsque ce noble mot veut dire révocation, démission, destitution, congé, retraite. Mais, en gentilhomme, Juan savait que la langue des cours consiste à nommer les choses autrement que par leurs noms; aussi dévora-t-il un immense soupir, et n'en laissa-t-il échapper que le souffle nécessaire pour articuler la noble parole: Liberté!

FIN DU CHANT DIX-SEPTIÈME.

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