M. Mignet est bien connu comme historien et comme publiciste; son beau livre sur la Révolution Française, bien que conçu et exécuté sur un plan différent de l'Histoire de la révolution par M. Thiers, a obtenu la même popularité. Si les événements y sont racontés avec moins de détail, les conclusions que l'on doit en tirer, les principes et les conséquences qui en découlent, y sont peut-être plus nettement formulés. D'autres travaux, et notamment la vaste collection des documents sur l'histoire des négociations relatives à la succession d'Espagne, assurent à M. Mignet une place notable dans la grande famille des historiens. Comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales et politiques, M. Mignet montre chaque jour, dans la direction des travaux de la compagnie qu'il représente, un tact et une sûreté de jugement également éloignés d'une timidité méticuleuse et d'une hardiesse peu compatible avec les habitudes calmes et tranquilles d'un corps savant. Sans autre autorité que celle attachée à son influence personnelle. M. Mignet compte cependant pour beaucoup dans l'excellente impulsion donnée aux études et aux recherches de l'Académie. Il y a en lui quelque chose de d'Alembert, par la généralité de ses connaissances, l'urbanité de ses manières, la grâce et l'éclat de son style. M. Mignet ne borne pas ses soins aux vivants; chaque année il est l'interprète de l'Académie, dans l'expression de ses regrets pour ceux de ses membres qu'elle a perdus. A l'Académie des Sciences morales et politiques plus qu'à l'Académie Française on va au fond des choses: il s'agit moins de louer que d'interroger, de connaître et de juger après une enquête impartiale et complète. L'éloge admet des réserves, et chacun comparait tel qu'il a été, et non pas nécessairement dans son costume d'apparat. La diversité et la spécialité des talents n'arrêtent pas la plume et le zélé du secrétaire perpétuel, qui s'est montré successivement publiciste avec Sieyès, Roederer, Livingston et de Talleyrand, jurisconsulte avec Merlin, physiologiste avec Broussais, philosophe avec Destutt de Tracy. Cette fois. M. Mignet avait à s'occuper de M. Daunou qui, dans sa longue carrière, a reçu des hommes d'opinions les plus différentes la double consécration de savant distingué, d'homme politique intègre et habile.


M. Mignet. M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.

M. Daunou,
décédé le 19 juin 1840.

M. Daunou appartient au siècle dernier par les premières années de sa vie et la direction de ses études. Né en 1761, à Boulogne-sur-Mer, de parents adonnés de génération en génération aux études médicales, il refusa d'étudier la médecine, et ne pouvant obtenir de son père de se vouer au barreau, il entra chez les oratoriens, qui avaient le rare mérite de substituer, dans l'intérêt même du catholicisme, l'esprit d'examen à l'esprit d'obéissance, et il se livrait à l'enseignement lorsque la Révolution française éclata.

M. Daunou, qu'avaient fait connaître plusieurs succès académiques, partagea le sort de tous les hommes de coeur et de talent appelés à fournir leur contingent aux exigences de l'époque; il accueillit d'abord les nouveaux principes avec une raison calme, et présenta en plusieurs circonstances l'apologie des mesures de l'Assemblée Constituante à l'égard du clergé; mais lorsque plus lard il fut appelé, par le suffrage des électeurs de Boulogne-sur-Mer, à faire partie de la Convention, sa courageuse conduite dans le cours du procès de Louis XVI, son dévouement à la personne et aux principes des Girondins, ne tardèrent pas à le signaler aux vengeances des Montagnards. Il fut jeté en prison, et ne reparut à la Convention qu'après thermidor, pour préparer, avec plusieurs de ses collègues, la Constitution de l'an III et organiser l'Institut national, qui, suivant ses expressions, «devait être en quelque sorte l'abrégé du monde savant et l'assemblée représentative des gens de lettres.» Comme savant, M. Daunou a reçu, sous les divers régimes, la récompense de son aptitude et de ses travaux; il a été tour à tour ou simultanément professeur aux écoles centrales, au Collège de France, directeur des Archives générales du royaume membre de deux Académies et secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Comme homme politique, et après les orages de la Convention. M. Daunou a fait partie du Conseil des Anciens, du Tribunal, de la Chambre des Députés sous la Restauration et depuis 1830. Il est mort pair de France.

C'est cette vie si remplie et mêlée à de si grands événements que M. Mignet avait à retracer dans son ensemble. Il l'a fait en évitant un accueil qui se présente à tout écrivain chargé de présenter la biographie d'un personnage mêlé à l'histoire du demi-siècle qui vient de s'écouler. Au milieu des faits généraux, il a vu surtout le modèle qui posait devant lui: il ne leur a emprunté que ce qui était nécessaire pour l'intelligence de son sujet, sans rien lui enlever de sa personnalité. Au milieu de beaucoup de réflexions également vives et saisissantes, il en est deux qui ont surtout paru faire impression sur l'assemblée. En se séparant du premier Consul et en poursuivant en lui la réalisation de ses projets de commandement et d'empire. M. Daunou n'a pas assez compris qu'au moment ou le vainqueur de Marengo reconstitua les pouvoirs publics, il le fit plutôt au profit de tous qu'a son profit personnel. Il n'a pas vu qu'en l'an VIII il était convenable, pour faciliter la liberté politique future de la France, de lui donner d'abord une forme civile stable, et que pour éviter à la société moderne le retour aux formes du Moyen-Age. Il convenait de sauver la Révolution du reproche de stérilité.

Dans la première partie de sa Notice M. Mignet montra d'une façon neuve et vraie comment tous les essais de constitution émanés des différentes assemblées qui se succédèrent aux premiers temps de la Révolution, furent frappés d'impuissance dès leur début:

«En général, dit M Mignet, jusqu'au dix-huitième siècle, les constitutions des États s'étaient formées lentement; sorties des entrailles mêmes des sociétés, et se développant avec elles, ces constitutions avaient été le produit de leurs éléments, la manifestation de leurs forces, l'expression de leurs besoins; oeuvres des choses et du temps, elles n'avaient pas été fondées sur des conceptions purement abstraites de l'intelligence. Mais à l'époque extraordinaire où l'esprit humain, parvenu à une entière indépendance, et même à une sorte de souveraineté, se fit le juge des croyances, le contempteur des traditions et le superbe adversaire d'un passé dont il devait méconnaître le mérite pour en détruire la puissance, l'organisation des États fut conçue sur un modèle admirablement régulier, mais purement idéal. Alors une génération hardie, inexpérimentée, généreuse, confiante, toute remplie de lumière et d'ignorances, parce quelle avait beaucoup pensé et peu pratiqué, s'éprit noblement des droits des hommes et des peuples, et crut qu'il était aussi facile de les réaliser que de les découvrir. Elle espéra les établir dans toute leur étendue, s'imaginant que tout ce qui lui paraissait philosophiquement vrai était politiquement praticable. Élevée pour opérer une révolution et pour faire de grandes choses, elle ne jugea rien impossible d'abord à ses idées, comme plus tard à ses armes, et elle compta tour à tour sur la solidité des établissements prescrits par la loi, et des arrangements imposés par la conquête. Le pouvoir des conceptions humaines lui sembla sans bornes. Au nom de la pensée; au moyen de sa force, elle tenta d'annuler toutes les pensées et toutes les forces des générations écoulées que représentait le passé du monde. La confiance qui l'anima dans ses audacieuses et gigantesques entreprises prit sa source dans ce principe commun aux philosophes du dix-huitième siècle, aux législateurs de la Révolution, au fondateur de l'Empire et au conquérant de l'Europe, à savoir: que pour l'homme, l'éducation peut tout; que pour la société, l'institution fait tout.»

Nous sommes heureux d'ajouter à cette première citation les dernières pages de la Notice.

«M. Daunou, continue M. Mignet, ne se reposa qu'à la mort. Le travail était à la fois pour lui une habitude, un besoin, une consolation. Il avait perdu tous ces amis d'un autre siècle, disciples de la même école, partisans des mêmes systèmes, compagnons des mêmes vicissitudes. Il restait seul de cette brillante société d'Auteuil, où l'on avait tant aimé la philosophie et la liberté, la patrie et l'esprit humain. Il avait vu successivement disparaître Cabanis, dont il avait partagé les sentiments et admiré les ouvrages; Chénier, auquel l'avait uni la plus inaltérable amitié, malgré les contrastes de leur caractère et de leur vie; Ginguené, son collaborateur dans un grand nombre de journaux sérieux et de savantes collections; Laromiguiére, qu'il a loué avec un talent si ferme; Thurot, Jacquemont, objets d'une estime si ancienne et si affectueuse; Tracy, sur la tombe duquel il a fait entendre des paroles d'une si tendre admiration et d'une si touchante douleur. Après la perte de ces douces et fortes amitiés, entretenues par le besoin d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs, éprouvées à travers les grandes inconstances de deux siècles, M. Daunou s'était retiré de plus en plus dans la tristesse de sa solitude, en attendant de rejoindre à son tour ces chers et illustres morts.

«Ce jour arriva dans l'été de 1840. La santé de M. Daunou était restée inaltérable et son esprit n'avait subi aucun déclin, lorsqu'il fut soudainement atteint d'une maladie douloureuse, qui, à son âge, devait être mortelle. Il en supporta les longues et cruelles angoisses avec une sérénité stoïque. Malgré ses souffrances, il ne cessa pas de porter sa vigilante sollicitude sur l'administration des archives, sur les travaux de l'Académie, et c'est de son lit de mort qu'il corrigea les dernières feuilles du vingtième volume des historiens de France. Après deux mois de douleurs croissantes et d'affaiblissement successif, lorsqu'il sentit que sa fin approchait, il appela, au milieu de la nuit, le dépositaire de ses dernières volontés, qui a consacré des soins si éclairés et si pieux à sa mémoire, pour régler lui-même ses funérailles. Il se fit dresser sur son lit, et, d'une voix affaiblie, mais avec un esprit résolu, il lui dicta ses désirs suprêmes et il prescrivit qu'on le transportât sans avertissement, sans pompe, sans cortège, sans discours, dans le lieu où devaient reposer ses restes mortels. Quand il eut achevé, il demanda à voir ce qu'il venait de dicter, le lut de ses yeux presque éteints, le signa avec peine de sa main mourante, et après cet effort d'une volonté, qui resta ferme jusque sous les étreintes de la mort, il retomba, et peu d'heures après il expira, le 19 juin 1840. Ses voeux furent remplis: il sortit de ce monde sans bruit, comme il aurait voulu y vivre.