«Ainsi finit l'un des hommes, sinon les plus considérables, du moins les plus rares de ce temps-ci, par la conduite, le talent et l'honnêteté. M. Daunou a parcouru deux carrières avec éclat, parce qu'il a eu deux sentiments d'une force et d'une constance égale: l'amour des lettres et l'amour de la patrie. Sans être un savant original et un écrivain du premier ordre, il a possédé les connaissances les plus vastes et les plus variées, le goût le plus fin et le plus sûr, un style chaste, ferme, élégant, noble dans sa correction, brillant dans sa simplicité, et il s'est servi de la langue des maîtres avec le naturel du talent et la perfection de l'art. Fidèle aux traditions en littérature, il s'est prononcé pour les innovations en politique, et il a été l'un des fondateurs de notre ordre social. L'influence de sa double éducation l'a suivi pendant tout le cours de sa vie, et ce religieux de l'Oratoire, en même temps disciple du dix-huitième siècle, ami de la règle et partisan de l'émancipation, a su toujours allier la modération du caractère à la hardiesse de l'esprit. Il a porté dans le monde les habitudes d'un solitaire et les opinions d'un philosophe. A la fois timide et inflexible, courageux dans les conjonctures graves, embarrassé dans les relations ordinaires, opiniâtrement attaché à ses idées, étranger à toute ambition, il a mieux aimé les droits des hommes que leur commerce, et il a cherché bien plus à les éclairer qu'à les conduire.
«M. Daunou a été du petit nombre des hommes qui ont traversé un demi-siècle de variations sans changer, qui ne se sont ni courbés sous le souffle impétueux des désirs populaires, ni soumis à la parole impérieuse d'un maître tout-puissant, qui n'ont toléré les violences dans aucun parti, concédé l'arbitraire à aucun gouvernement. Il a passé les temps de péril avec courage, les temps d'excès avec modération, les temps de dépendance avec dignité, et, gardant jusqu'au bout sa foi dans la raison humaine et la liberté politique, il est mort en 1840 dans les nobles croyances de 1789. Cette constance de l'âme, ce dévouement au devoir, cette inflexibilité des convictions, font la gloire comme la grandeur de M. Daunou; elles lui ont valu le respect de ses contemporains, et elles lui obtiendront l'estime durable de la postérité.»
Courrier de Paris.
Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en iras-tu?»
Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de vent, de sombres nuages et de pluie.
D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit les Mystères de Paris et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.
Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.
L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»
Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.
Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!