La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème des Jardins; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de chaises: «Il n'y a plus de printemps!»

Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa personne dans la grande allée ou devant le café de Paris, qui se sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux piaffants, pour faire une promenade au bois, qui rebrousse chemin tout à coup, et rentre à l'hôtel, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi d'Arnal et à l'ut de Duprez.

Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert les débris de son repas de la veille.

La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: «Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des comédiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune encore n'avait approché l'empire de si près.

Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles renommées!

Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la sienne en pied et l'autre à la boutonnière.

A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et pour quelques grands hommes.