Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant l'image de l'auteur du Tartufe et du Misanthrope, les fidèles qui iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de se découvrir et de se signer.
Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles de Marivaux peint par lui-même.
L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.
Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à l'Institut.
On joue au théâtre des Variétés le Mariage au Tambour; il vient d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait intituler le Mariage au Feuilleton. Le fait est authentique; j'ai eu les preuves sous les veux.
Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait depuis longtemps sa pudeur littéraire.--Quoi! c'était vous?--Oui, c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le maire mettait son écharpe.
«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une seconde édition.
Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.
Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième arrondissement.
Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer