En décembre 1833, douze éleveurs se réunissent pour venir au secours de la race chevaline: la Société d'Encouragement arbore sur ses bannières l'infaillibilité du pur sang. Nous ne reviendrons pas sur les services rendus par cette Société; aujourd'hui les courses sont naturalisées françaises, et bientôt, il faut l'espérer, on pourra se livrer à l'élève du cheval sans être entaché de futilité et d'élégance. Nous ne sommes plus inquiets sur notre avenir chevalin; mais si nous avons des chevaux, nous n'avons pas encore de jockeys; dans toutes les courses qui viennent de passer sous nos veux, nous n'avons pas aperçu le nom d'un seul jockey français. Serait-il donc plus difficile d'améliorer les hommes que les bêtes? Vite, vite, messieurs les sportsmen, cotisez-vous, fondez un conservatoire, un haras de jockeys, car vous ne pouvez toujours avoir recours aux talents des jockeys anglais. Nous ne pouvons croire que la disette de jockeys français tienne aux dangers et aux inconvénients de la position; jamais un métier, quelque pénible qu'il soit, ne chômera, s'il peut rapporter quelque argent, et le métier de jockey est parfois très-positif; leur vie est bien presque toujours une vie de privations, Qu'importe? elle a aussi ses jouissances, et un jockey oublie qu'il lui est défendu de manger autant que son appétit le voudrait, quand, vainqueur à Chantilly, il compte les 40 ou 50.000 fr. que sa victoire lui a valus. Dès leur naissance ils sont allaités à l'eau-de-vie; plus tard on resserre leurs membres, on s'oppose au développement de leur taille; plus ils sont maigres et chétifs, plus les parents les aiment, les choient et les caressent. En vieillissant ils finissent par aimer leur état avec passion, par devenir de véritables artistes dans leur genre. On a vu des jockeys, Vatels nouveaux, se tuer, désespérés d'avoir perdu une course.
Un trait assez curieux se passait à Ascott en l'an 1829: le jockey Tom montait un cheval sur lequel reposaient mille espérances et dix mille guinées peut-être. Antony était le favori des favoris, et Tom le roi des jockeys. Cependant Tom perdit la course. Jamais consternation, jamais douleur ne fut égale à celle de ce pauvre homme. Il se laissa repeser sans presque savoir ce qu'il faisait; mais tout à coup il se réveille, il bondit, il rugit; le peseur a prononcé un mot foudroyant: Tom pèse une livre de plus que le poids légal, et une livre, c'est une longueur de cheval, et une longueur de cheval, c'est dix fois plus qu'il n'a fallu à Tom pour être battu. Le malheureux s'accuse, il a perdu par sa faute; il vient de retrouver dans la poche sa casaque sa clef d'écurie, oubliée par mégarde. On le calme on l'emporte, on l'enferme dans sa chambre. Au bout d'une heure, on revient. Tom s'était pendu, mais il respirait encore Il avait été trop lourd pour gagner le prix, il fut trop léger pour mourir. La corde qu'il s'était passée autour du col ne lui rendit pas le service qu'il lui avait demandé: Tom ne pesait pas assez pour arriver à la strangulation et à la mort.
La vie des jockeys est pleine d'espérances trompées et de déceptions cruelles. Pauvres jockeys!
Le Tourbillon de Neige.
NOUVELLE RUSSE, TRADUITE DE POUSCHKIN.
Vers la fin de l'année 1814, cette année si mémorable dans l'histoire russe, vivait auprès de Nenaradowo un brave seigneur dont l'hospitalité était renommée dans tous les environs. Chaque jour ses voisins venaient chez lui, ceux-ci pour boire et pour manger, ceux-là pour jouer au boston avec sa femme, et d'autres, en plus grand nombre, pour voir sa fille Marie, dont on aimait la figure pâle et mélancolique et la taille élancée. Elle avait alors dix-sept ans; on savait qu'elle posséderait un jour de riches domaines, et plusieurs gentilshommes pensaient à elle pour leur fils.
Marie avait lu une quantité de romans français, et, par suite de ses lectures, s'était très-promptement éprise d'un rêve d'amour. Elle avait prêté l'oreille aux paroles galantes d'un pauvre enseigne qui était venu passer quelques jours de congé dans sa famille. Il va sans dire qu'il était lui-même très-amoureux de Marie, et les parents de la jeune fille, remarquant cette inclination mutuelle, traitèrent l'officier plus mal qu'on ne traite un fonctionnaire en disgrâce, et défendirent à Marie de jamais songer à l'épouser.
Cependant les deux amants s'écrivaient et se donnaient de mystérieux rendez-vous dans la forêt du sapins et près d'une chapelle en ruines. La, tout en accusant la rigueur du destin, ils se juraient un éternel amour et formaient toutes sortes de projets. Leurs lettres, leurs entretiens, les conduisirent enfui à une résolution décisive: «Comme nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre, se dirent-ils, et qu'une volonté cruelle entrave notre bonheur, il faut que nous surmontions nous-mêmes les obstacles qu'on nous oppose.» Ce fut le jeune officier qui le premier exprima cette idée, et Marie, avec son imagination romanesque, l'accepta immédiatement.
On était à l'entrée de l'hiver; les rendez-vous ne pouvaient plus avoir lieu, mais la correspondance n'en devint que plus active. Dans chaque lettre, Wladimir conjurait sa bien-aimée de s'abandonner à lui, de se marier secrètement avec lui. Tous deux passeraient quelque temps dans la retraite, puis ils viendraient se jeter aux pieds des parents de Marie, qui, touchés sans doute d'une telle constance, diraient aux jeunes époux: «Enfants, nous vous pardonnons, venez dans nos bras.»