Tout en accueillant ce projet. Marie hésitait cependant à le mettre à exécution. Plusieurs plans de fuite lui furent proposés; enfin elle en accepta un. Certain jour elle devait prétexter un mal de tête et se retirer dans son appartement, à l'heure du souper. Sa femme de chambre était dans le complot: toutes deux devaient descendre par un escalier dérobé dans le jardin, à la porte duquel elles trouveraient un traîneau qui les conduirait à cinq werstes de là, à l'église de Dschadrino, où Wladimir les attendrait.

Toute la nuit qui précéda ce jour décisif, Marie fut sur pied. Elle prépara son bagage, ses vêtements, ses bijoux, puis elle écrivit une longue lettre à une de ses amies et une autre à ses parents. Elle leur disait adieu dans les termes les plus expressifs, rejetait sur la violence de sa passion la démarche qu'elle allait faire, et terminait en les assurant que l'instant où elle pourrait venir se jeter à leurs pieds et obtenir leur pardon serait le plus heureux moment de sa vie. Après avoir scellé ces deux lettres avec un cachet représentant deux coeurs enflammés, et portant une inscription analogue aux circonstances, elle se jeta sur son lit et s'endormit. Bientôt elle se réveilla effrayée par des rêves affreux: il lui sembla qu'au moment où elle allait partir pour l'église, son père l'enlevait d'une main courroucée et la précipitait dans un ténébreux abîme; puis elle voyait devant elle son fiancé, pâle et ensanglanté, qui, d'une voix mourante, la conjurait de s'unir au plus tôt à lui. Le matin elle se leva plus pâle que de coutume et avec un véritable mal de tête; ses parents l'interrogèrent avec une tendre sollicitude, et leurs questions affectueuses lui déchiraient le coeur. Elle essaya de les tranquilliser, de paraître gaie, et ne put y parvenir: le soir, elle se sentit l'âme cruellement oppressée en songeant que c'était là le dernier jour qu'elle devait passer sous le toit paternel, et elle dit adieu en silence, avec douleur, à tout ce qui l'entourait. Lorsqu'on servit le souper, elle annonça d'une voix tremblante qu'elle était forcée de se retirer, et souhaita le bonsoir à ses parents; ils l'embrassèrent en lui donnant comme de coutume leur bénédiction. Elle était prête à fondre en larmes, et, lorsqu'elle rentra dans son appartement, elle se jeta sur un siège et pleura longtemps. Sa femme de chambre la pria de se calmer, de reprendre courage. Tout était prêt: une demi-heure plus tard, Marie devait quitter la demeure de son pére et dire adieu à sa paisible vie de jeune fille. Dans ce moment un tourbillon de neige s'éleva; le vent gémissait et faisait trembler les portes et les fenêtres; c'était pour elle comme un présage sinistre.

Bientôt tout reposa dans la maison. Marie s'enveloppa dans une pelisse, prit sa cassette de bijoux et descendit l'escalier, suivie de sa femme de chambre, qui portait une partie de son trousseau. Le tourbillon ne s'apaisait point; le vent soufflait avec violence, comme s'il voulait arrêter la jeune fille coupable; elle parvint avec peine à l'extrémité du jardin. Le traîneau était là; les chevaux, saisis par le froid, piétinaient avec impatience, et le cocher de Wladimir s'efforçait de les contenir. Il aida Marie et la femme de chambre à monter en voiture, puis il saisit les rênes et partit.

Laissons-le continuer sa course, et voyons ce que devient le jeune enseigne.

Wladimir avait été en course tout le jour; d'abord chez le prêtre, pour convenir avec lui de la cérémonie du mariage, puis chez des voisins, pour les amener à l'église comme témoins. Le premier auquel il s'adressa était un cornette, retiré du service, qui accepta avec joie la proposition qui lui fut faite, disant qu'elle lui rappelait ses folies de jeune homme. Il engagea Wladimir à dîner, et promit de lui procurer deux autres témoins: en effet, dans l'après-midi arrivèrent un sous-officier et un jeune homme qui était entré récemment dans un régiment de uhlans; tous deux déclarèrent qu'ils étaient prêts non-seulement à servir de témoins à Wladimir, mais même à exposer leur vie pour le seconder dans son entreprise. Wladimir les embrassa et retourna chez lui pour faire ses derniers préparatifs. Après avoir envoyé son fidèle Michel avec son traîneau à la porte du jardin de sa bien-aimée, il prit pour lui un traîneau plus léger, attelé d'un seul cheval, et se dirigea vers Dschadrino, où quelques heures après Marie devait se rendre: il connaissait le chemin et comptait le faire en vingt minutes.

A peine était-il en pleine campagne, que l'orage éclata et que le tourbillon de neige obscurcit ses regards. En un instant la route fut couverte de neige, l'horizon enveloppé d'un voile sombre, à travers lequel on ne distinguait plus ni ciel ni terre. Wladimir s'aperçut qu'il s'était écarté du chemin, et chercha à y revenir, mais son cheval tombait d'un ravin dans un autre, et à tout moment le traîneau était renversé. Le jeune officier était en marche depuis plus d'une demi-heure, et n'avait pas encore atteint la forêt de Dschadrino; il continua sa route à travers un champ coupé par de profondes crevasses. Le tourbillon était toujours aussi violent, le ciel aussi sombre, et le cheval commençait à être très-fatigué.

Wladimir reconnut qu'il avait encore pris une fausse direction. Il s'arrêta, réfléchit, chercha à recueillir ses souvenirs, et, enfin, se dit qu'il devait tourner à droite; il s'en alla ainsi pendant une heure encore sans apercevoir une seule habitation, tombant sans cesse d'ornière en ornière, culbutant, se relevant, et cherchant à ranimer l'ardeur de son cheval, qui pouvait à peine marcher.

Enfin il aperçut, à quelque distance, une ligne noire, se dirigea de ce côte, et vit une forêt. «Dieu soit loué! dit-il; à présent je ne suis pas éloigné du but de ma course;» et il s'avança le long du bois, espérant retrouver son vrai chemin. Bientôt, en effet, il atteignit une route où le vent, arrêté par les arbres, cessait de mugir; cette route était large et unie; le cheval reprit courage, et Wladimir, en proie à une violente sollicitude, se tranquillisa. Mais il allait, il allait toujours en avant et ne voyait point de village, et ne pouvait atteindre la fin de cette forêt. Alors il vit avec effroi qu'il se trouvait dans un lieu qui lui était totalement inconnu. Le désespoir le saisit, il frappa avec fureur son cheval, qui, faisant un dernier effort, se mit à galoper, et bientôt reprit un pas pénible, car il était hors d'état d'aller plus vite.

Quelques instants après, Wladimir sortit de cette longue forêt; mais il eut beau regarder de côté et d'autre, il ne vit pas le village de Dschadrino. Il était déjà près de minuit, des larmes coulèrent de ses yeux; il continua sa route sans savoir où il allait. Cependant l'orage commençait à s'apaiser, les nuages se dispersèrent, le ciel s'éclaircit, et le jeune enseigne vit une large plaine couverte de neige, au milieu de laquelle s'élevait un misérable hameau, composé de quatre à cinq cabanes. Il se dirigea vers celle qui était le plus près de lui, et frappa à la fenêtre; quelques minutes après, un vieillard lui apparut avec sa barbe blanche, et lui dit: «Que veux-tu?--Suis-je encore loin de Dschadrino?--De Dschadrino!....--Oui, oui; est-ce loin d'ici?--Pas très-loin, environ dix werstes.» A ces mots. Wladimir fit un geste de désespoir, et resta immobile comme un homme frappé par la foudre.

«Et d'où viens-tu donc?» reprit le vieillard. Sans répondre à cette question. Wladimir lui demanda s'il ne pourrait pas lui procurer des chevaux pour aller à Dschadrino. «Où veux-tu que j'en prenne? dit ce paysan.--Mais, reprit Wladimir, pourrais-tu, au moins, me donner un guide; je le paierai généreusement.--Attends, dit le vieillard, je vais t'envoyer mon fils; tu t'entendras avec lui.» Et il disparut. Quelques minutes après. Wladimir frappa de nouveau à la fenêtre, «Que veux-tu encore? dit le vieillard.--Ton fils ne viendra-t-il pas?--Il s'habille et va venir. Si tu as froid, entre et viens te réchauffer.--Non, non, merci! Envoie-moi ton fils.»