La porte s'ouvrit; un jeune homme s'avança tenant à la main un grand bâton avec lequel il sondait de côté et d'autre la neige qui couvrait le chemin. «Quelle heure est-il? dit Wladimir.--Le jour va paraître bientôt.» répondit le paysan. Wladimir resta muet.
Lorsqu' ils arrivèrent à Dschadrino, le jour commençait à poindre et les coqs chantaient. L'église était fermée; le jeune enseigne paya son guide et courut à la maison du prêtre. Quelle nouvelle allait-il apprendre? Mais retournons aux bons habitants de Nenaradowo et voyons ce qui se passe dans leur demeure. Les parents de Marie entrèrent le matin dans la salle à manger; la théière fut apportée sur la table, et le père envoya demander par un domestique des nouvelles de la santé de la jeune fille. Le domestique revint annoncer que mademoiselle Marie avait mal dormi, mais qu'elle se trouvait mieux et qu'elle allait descendre. Un instant après elle entra dans la chambre et s'avança vers ses parents pour leur baiser la main.
«Comment te trouves-tu, mon enfant? dit le père.
--Je suis mieux, répondit Marie.
--C'est sans doute la chaleur du poêle qui l'aura indisposée hier.
--Peut-être.»
Le soir, Marie tomba malade; le médecin, qu'on envoya chercher en toute hâte, déclara qu'elle avait la fièvre, et pendant plus de quinze jours la jeune fille fut, pour ainsi dire, aux portes du tombeau.
Personne dans la maison ne connaissait la résolution qu'elle avait prise de fuir la maison de son père. Les lettres qu'elle avait écrites, elle les avait brûlées. Sa femme de chambre avait gardé sur toute cette aventure un silence profond; le prêtre et les témoins de Wladimir avaient été aussi fort discrets et par de bons motifs; enfin, le cocher lui-même n'avait pas trop parlé dans les cabarets. Ce secret fut ainsi fidèlement gardé par une demi-douzaine de complices. Mais Marie le trahit dans ses accès de fièvre. Elle dit des choses si étranges, que sa mère, assise au chevet de son lit, la crut profondément éprise de Wladimir et attribua à l'excès de cet amour la maladie de son enfant. Elle en parla à son mari et à quelques amis qui déclarèrent qu'il ne fallait point désoler plus longtemps la jeune fille, et qu'après tout la pauvreté de celui qu'elle aimait n'était point un vice si condamnable.
Lorsqu'elle commença à reprendre ses forces, ses parents résolurent d'écrire à Wladimir et de lui annoncer qu'ils donnaient leur consentement à son mariage avec leur fille. Quelle fut leur surprise en recevant de lui une lettre incompréhensible, où il leur disait que jamais il ne remettrait les pieds dans leur demeure, et que son unique espérance était de mourir. Quelques jours après ils apprirent qu'il était parti pour l'armée. C'était en 1812.
Pendant longtemps on n'osa faire connaître cette nouvelle à Marie; elle-même ne parlait jamais de Wladimir. Mais un jour elle trouva son nom parmi les noms de ceux qui s'étaient distingués à la bataille de Borodino et qui avaient été gravement blessés. Elle s'évanouit en lisant ces détails; heureusement cet accident n'eut pas de suites.