Quelque temps après son père mourut; il lui laissa une grande fortune qui ne put la consoler de cette perte douloureuse. Elle abandonna, avec sa mère, la demeure qui leur rappelait de trop pénibles souvenirs, et se retira dans un autre gouvernement.
Là, sa jeunesse et sa fortune attirèrent de nouveaux prétendants, mais elle ne donna à aucun d'eux la moindre espérance. Sa mère l'engageait cependant à se choisir un époux. Marie alors secouait la tête d'un air triste et ne répondait rien. Wladimir était mort; sa mémoire semblait être sacrée pour Marie; elle conserva avec soin tout ce qu'elle avait reçu de lui: morceaux de musique, vers et dessins. Tout le monde s'étonnait d'une telle constance, et attendait impatiemment celui qui devait vaincre la fidélité de cette nouvelle Arthémise.
La guerre venait de se terminer glorieusement; nos soldais rentraient en triomphe dans leurs foyers, au milieu d'une foule enthousiaste de leurs succès et empressée de les voir. De tous côtés résonnaient des fanfares militaires; les officiers qu'on avait vus partir tout jeunes pour les camps, revenaient avec une figure virile et la poitrine couverte de décorations.
Les femmes russes étaient en ce moment-là incomparables: leur froideur habituelle avait fait place à une véritable exaltation, et elles saluaient avec des cris de joie les bataillons qui entraient dans les villes au bruit des trompettes, les étendards déployés. Marie ne fut pas témoin des fêtes solennelles qui animaient alors les grandes villes, mais il n'y avait pas moins d'enthousiasme dans les bourgs et les villages. Là, l'arrivée d'un officier était un grand événement: on le recevait en triomphe, et c'était à qui lui donnerait le plus éclatant témoignage de sympathie.
Nous avons déjà dit que Marie, malgré sa froideur, était entourée de prétendants; mais ils durent tous abdiquer leur ambition, lorsqu'on vit venir dans la demeure de la jeune fille un colonel de hussards nommé Burmin, qui portait la croix de Saint-Georges à sa boutonnière, et avait, au dire des femmes du district, une pâleur intéressante. C'était un homme de vingt-six ans environ, qui venait dans ses propriétés, voisines du domaine de Marie, pour se reposer de ses fatigues et se guérir de ses blessures. La jeune fille le traita avec une distinction particulière. Auprès de lui elle n'était point silencieuse et réservée comme elle l'était avec tout autre; il eût été injuste de dire qu'elle exerçait sur lui quelque coquetterie; mais le poète, remarquant sa conduite, aurait eu le droit de demander: Se amor non è, che dunque è quel?...
Burmin était réellement un aimable jeune homme, doué précisément des qualités d'esprit qui plaisait le plus aux femmes. Sa conduite envers Marie était simple et sans contrainte; maïs ses yeux et son âme semblaient la suivre dans tous ses mouvements et s'attacher à toutes ses paroles. Il paraissait être d'un caractère paisible et réservé; cependant on assurait qu'il avait vécu jadis d'une vie assez étourdie, et cette assertion ne lui faisait aucun tort dans l'esprit de Marie, disposée comme toutes les femmes à pardonner les étourderies qui annoncent un caractère ardent. Ce qui intéressait Marie, ce n'était pas seulement la conversation attrayante du jeune officier, sa pâleur, ses blessures, c'était surtout son silence. Elle ne pouvait se dissimuler que cet homme lui plaisait beaucoup, et avec sa perspicacité et son expérience, il devait avoir remarqué l'effet qu'il produisait. Pourquoi donc ne s'était-il pas encore jeté aux pieds de Marie pour lui faire l'aveu de son amour? Quel motif le retenait? Etait-ce cette timidité inséparable du véritable amour, ou la coquetterie d'un galant habile? Après y avoir longtemps réfléchi, elle se dit qu'une telle réserve ne pouvait être attribuée qu'à la timidité, et résolut d'encourager elle-même le jeune nomme par ses prévenances. Elle entrevoyait déjà, dans sa pensée, les incidents les plus romanesques, et en attendait avec impatience le dénouement.
Ces ruses de guerre eurent tout le succès qu'elle désirait. Burmin devint de plus en plus sérieux, et ses yeux noirs se fixaient sur Marie avec une telle ardeur, que le moment décisif ne pouvait être loin. Les voisins parlaient du mariage de la jeune fille comme d'une affaire décidée, et sa mère s'en réjouissait. Un jour qu'elle était assise toute seule dans sa chambre, très-occupée à chercher l'avenir dans les cartes, Burmin entra et demanda où était Marie. «Elle est dans le jardin, répondit la mère; allez la rejoindre, je vous attends ici.» Burmin descendit au jardin, et la bonne mère se disait, en le voyant aller: «J'espère qu'aujourd'hui tout se décidera.»
Burmin trouva Marie assise auprès d'une pièce d'eau, un livre à la main, comme une vraie héroïne de roman. Après lui avoir adressé quelques mots, la jeune fille suspendit elle-même l'entretien, afin d'embarrasser le jeune officier et d'arriver plus promptement à une explication. En effet. Burmin, ne sachant comment reprendre son attitude ordinaire, déclara à Marie qu'il cherchait depuis longtemps une occasion de lui ouvrir son coeur, et qu'il la priait de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien. Marie ferma son livre et baissa les yeux.
«Je vous aime, dit Burmin, je vous aime avec passion. (La jeune fille rougit et pencha la tête un peu plus bas.) J'ai commis une grande imprudence en me laissant aller à la douce habitude de vous voir et de vous entendre chaque jour. Maintenant, je ne puis plus résister à ma destinée Votre souvenir, votre image adorée, fera le tourment et la joie de ma vie. Il me reste cependant un grand devoir à remplir. Il faut que je vous révèle un secret fatal qui établit, entre nous une barrière infranchissable.
Marie le regarda d'un air stupéfait.