Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de la littérature dramatique d'après la méthode de la Cuisinière bourgeoise. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en pratique pour Eulalie Pontois; de roman-feuilleton qu'elle était, il en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman est la seule et même personne, una et cadem persona. Il n'y a rien à dire.
On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé par tant d'infortunes.
Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce drame de M. Frédéric Soulié.
Montevideo et Buenos-Ayres
LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.
Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 kilomètres plus haut sur l'autre rive.
Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.
Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.
Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses commerciales: elle forma le parti qui s'appela unitaire, du but même qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des unitaires fut complet, mais court.