On raconte qu'un jour, des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, et l'un d'eux lui désignant d'un côté les compositions de Lebrun, de l'autre celles de Lesueur: «Questo, dit-il, «è una conglioneria, ma quello ha d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que l'apostrophe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste qui se croyait le roi des peintres, parce qu'il était le peintre du roi.
Des tableaux qui avaient coûté la vie à Lesueur avaient trop de prix pour n'être pas promptement échangés contre une valeur monétaire. Après la mort de M. de La Haye, fermier-général, second propriétaire de l'hôtel, on vendît les peintures du Salon de l'Amour et du Cabinet des Muses. Elles étaient au nombre de douze: Naissance de l'Amour, l'Amour présenté à Jupiter, Vénus irritée contre l'Amour, l'Amour recevant les hommages des dieux, l'Amour dérobant les foudres de Jupiter, l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers, les neuf Muses, Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton. L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée royal. De tous les travaux de Lesueur, il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une grisaille presque effacée, placée dans un enfoncement sous l'escalier, les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l'attique, l'appartement des bains, quatre morceaux d'une exécution charmante et d'une belle conservation: Calisto, Diane et Actéon, le Triomphe de Neptune, le Triomphe d'Amphitrite. Le Cabinet des Muses n'a conservé que quatre tableaux, peints dans la voussure du plafond par François du Perrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc et de Simon Vouet; ils représentent Apollon poursuivant Daphnée, le Jugement de Midas, la Chute de Phaéton et le Parnasse.
Les appartements de l'hôtel Lambert, malgré leur état de détérioration, offrent encore un coup d'oeil imposant. Les propriétaires successifs, le fermier-général Dupin, le marquis du Châtelet-Laumont. M. de Montalivet, avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de l'édifice: mais, depuis trente ans, occupé par madame Lagrange, institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il a subi de tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas, ont encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par la carde, a sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries, les solives sculptées des plafonds. Il y a au rez-de-chaussée un magnifique salon; le plafond, divisé en neuf compartiments, est orné de sujets mythologiques qu'entourent de somptueux encadrements; des peintures surmontent les portes; des arabesques tapissent les lambris; mais tout cela est vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé, qu'on n'y reconnaît la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque.
Avant peu, on remettra l'hôtel Lambert en vente, en baissant la mise à prix. Quels que soient les acquéreurs, sa démolition nous parait inévitable. Les riches de vieille souche ont leurs manoirs; les banquiers se soucient peu d'architecture et d'esthétique; qui donc achèterait l'hôtel Lambert, si ce n'est un spéculateur empressé de le mettre à bas? Serait-ce le gouvernement? Un artiste qui loge quai d'Anjou. M. Fernand Boissard, en a écrit à M. le ministre de l'Intérieur; il a plaidé la cause du vieux monument, l'indiquant comme propre à loger la bibliothèque de la Ville. Le ministre a répondu avec empressement, et s'est hâté d'avertir M. le préfet de la Seine. Ces soins et ces démarches n'empêcheront pas l'hôtel Lambert d'être renversé. On a reculé, avec raison peut-être, contre la dépense des réparations; seulement on a songé à sauver les tableaux. Une députation de dix personnes, envoyée par le ministère, a visité l'hôtel lundi dernier, 22 mai. Elle en a examiné les peintures, et s'est ensuite enfermée pour délibérer dans l'appartement des bains. Espérons qu'elle aura prononcé une sentence favorable à Lebrun et à Lesueur.
Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.
Galerie Bonne-Nouvelle.
Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes pavées de bonnes intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, inconnus hors des ateliers et du monde artistique.
M.. Corot n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient humides, cependant nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»