«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce double emploi, et je compte sur vous.
--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que j'aime.....
--Ah! c'est une actrice?
--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit, de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.
--Elle est sans engagement?
--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles, qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.
--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»
On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents et de séduire les rebelles.
Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait gloire, plaisir et profit.
Voici comment se composait la troupe: