«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous adresser un mot en passant.

--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il n'a pas de théâtre cette année.

--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.

--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile! les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»

Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation, Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que les premières feuilles le permettent.

Balthazard au palais du Grand-Duc.

--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent, de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté, contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie. L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes, on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois, grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres, se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai. Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.

«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais, et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.

--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses. Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos paroles. C'était un marché conclu.