Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.
Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.
Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est aujourd'hui le
Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;
et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de Versailles.
La Cour du Grand-Duc
NOUVELLE.
La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques, tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une insouciance toute militaire.....
C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément, avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur: