Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses: au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la suppression de quelques rôles peu importants.
Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village nommé Krusthal.
Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.
Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.
Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures, reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg. Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit cabriolet.
«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous transporter honorablement à Carlstadt.»
Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez, belle apparence.
«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit, paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa faction en comptant les étoiles.
Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide. Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui demanda ce qu'il y avait pour son service.
«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold, répondit Balthazard.