(La suite à un prochain numéro.)
Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny, la Collection Dusommerard.
PROJET DE LOI SOUMIS À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE 26 MAI.
«Messieurs,
«La dispersion des nombreux monuments rassemblés dans l'ancien musée des Petits-Augustins excite depuis longtemps de profonds et justes regrets. A défaut de ce grand établissement, qu'il serait impossible de recréer aujourd'hui, les amis de nos antiquités nationales ont souvent souhaité qu'il y eût à Paris un local destiné à recueillir tous les morceaux de sculpture, tous les débris historiques, tous les fragments du moyen âge, que d'heureux hasards peuvent encore faire découvrir, ou que de pieuses intentions peuvent léguer aux générations futures.»
Ainsi s'est exprimé M. le ministre de l'intérieur dans la séance du 26 mai, et il a soumis à la Chambre un projet de loi qui intéresse au plus haut degré les amis des sciences et des arts. Le gouvernement achète l'hôtel de Cluny à madame veuve Leprieur, moyennant la somme de 390.000 fr.; la ville de Paris cède à l'État la propriété du palais des Thermes et ces deux monuments réunis vont recevoir un musée archéologique, dont le noyau sera la collection fondée par feu M. Dusommerard.
Le palais des Thermes, l'hôtel de Cluny, la collection Dusommerard, ce sont trois choses dont Paris peut s'enorgueillir à juste titre, et que vous connaissez à peine, ô Parisiens insoucieux! Si vous habitez la rive droite, vous vous aventurez rarement au delà des ponts. Vous craignez de vous hasarder dans les rues de la Harpe, des Mathurins-Saint-Jacques, rues sombres, étroites, sinueuses, où deux charrettes forment une barricade, où les infortunés piétons sont incessamment bloqués entre d'humides murailles et des roues menaçantes. Quant à vous, indigènes du quartier Latin, étudiants joyeux, grisettes alertes, hôteliers rapaces, prolétaires laborieux, vous êtes trop occupés de vos plaisirs, de votre industrie, de votre dénûment, pour songer aux glorieux débris du passé. Voyez pourtant l'imposante ruine! Franchissez cette grille de fer qui vous sépare du palais des Thermes; ne faites attention ni à l'ignoble toiture dont on a chaperonné l'édifice, ni aux supports en pierre de taille si grotesquement mêlés à la maçonnerie romaine; mais entrez, avec une religieuse vénération, dans la grande salle, dont la voûte à arêtes s'arrondit majestueusement, dont le sol, percé au centre d'un trou circulaire, laisse voir de vastes souterrains: trois arcades ornent les parois, une niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent la destination de cette salle, la seule qui ait survécu. Louée à un tonnelier, par bail emphytéotique du 7 mai 1789, elle a servi de magasin à futailles jusqu'en 1819, époque à laquelle M. Decazes, ministre de l'intérieur, indemnisa le locataire, et fit commencer des travaux de restauration.
Quel palais ce devait être que celui dont la salle de bains avait soixante-deux pieds de largeur, quarante-deux pieds de longueur et autant de hauteur! Il couvrait les flans du mont Leucotitius (la montagne Sainte-Geneviève) depuis le sommet jusqu'à la Seine. Fortunat, poète du sixième siècle, parle avec emphase des jardins immenses de la royale maison.
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(Plan du Palais des Thermes et de l'Hôtel de Cluny). Thermes.--A. Coupe de la salle des Thermes avec le jardin.--B. fourneau.--C. Bain chaud.--D. Dépendances.--E. Bain froid.--F. Cour.--G. Salle détruite en 1737.--H. continuation de l'édifice antique. Hôtel de Cluny.--I. Chapelle.--Chambre de François Ier.--L. Chambre de d'Henri IV.--M. Galerie.--N. Escalier.--O. Pièce dite des Thermes.--P. Salle à manger.--Q. Salon et arrière salon.--R. Dépendances.--S. Partie de l'hôtel non occupé par la Collection de M. Dusommerard. | «Les cimes s'élèvent jusqu'aux nues et les fondements atteignent l'empire des morts,» dit Jean de Hauteville, écrivain du douzième siècle. Cette demeure était digne des illustres hôtes qui y séjournèrent successivement: Constance Chlore qui la fonda; Julien l'Apostat que les troupes auxiliaires y proclamèrent empereur; Valens et Valentinien, qui en datèrent des lois; puis Clovis et Clotilde, Childebert; Gisla et Rotrude, filles de Charlemagne; le savant Aleuin, abbé de Cantorbery. Mais les Normands saccagèrent le vieux monument; Philippe-Auguste en abattit une partie qui excédait la nouvelle enceinte de Paris, et donna le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les seigneurs et les prélats: Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, l'archevêque de Reims, l'évêque de Bayeux. Les constructions romaines étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Chalus, abbé de Cluny, acheta, en 1310, le palais des Termes ou des Thermes, palatium de Terminis sed de Thermis. La résidence des empereur» et des rois devint alors l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny. Le bâtiment actuel, commencé par Jean de Bourbon et terminé par Jacques d'Amboise en 1490, est, suivant les expressions du ministre, «un modèle presque unique d'une architecture dont les oeuvres religieuses semblent seules avoir pu vivre jusqu'à nous. Tous ceux qu'impressionnent les élégances gothiques admirent les bandeaux et les dentelures des fenêtres; la tourelle hardie avec son hélice de pierre, le style fleuri de la chapelle, les douze dais rangés le long de ses murailles, et sa voûte, dont les nervures, toutes basées sur un pilier central, s'éparpillent en gracieux réseau. A la valeur architecturale de l'hôtel de Cluny s'ajoute celle des souvenirs qui s'y rattachent. Dans une chambre qui existe encore, François Ier surprit Marie, veuve de Louis VII, en tête-à-tête avec le duc Suffolk, et fit légitimer immédiatement leurs amours clandestins par un cardinal qu'il avait eu la précaution d'amener. |
L'une des premières troupes de comédiens qui s'établirent en concurrence avec les maîtres de la Passion donnait ses représentations à l'hôtel de Cluny. Les religieuses de Port-Royal, ces pieuses femmes qui eurent l'honneur d'avoir Racine pour historien, habitaient l'hôtel de Cluny en 1623. La tourelle servit aux observations astronomiques de Delille, de Lande et de Messier, que Louis XV avait surnommé le furet des comètes. Les appartements du premier et du second étage furent occupés par les grands établissements typographiques de MM. Moutard, Vincent, Fusch, Leprieur. Ainsi la politique, la religion, l'art dramatique, les sciences, l'imprimerie, revendiquent une part dans les annales de l'hôtel de Cluny.