--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des constructions commencées et à peine sorties de terre.
--Précisément, c'est le théâtre.
--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin de l'hiver!
--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous? l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune, et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard, vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat. Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras que de faire souffrir mon peuple.
--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments, si rares chez les souverains.
--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider. Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages. Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.
Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit en souriant:
«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au soir.»
Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le féliciter sur son courage.
«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates. La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice. S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche; Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral, trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche, convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne, on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France. Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je recevrai vos adieux.»
Eugène Guinot.