L'empereur semblait me dire: Parlez. Je continuai;
«C'est une trève signée entre la démocratie et la monarchie, sous les auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt, et prolongée par l'orgueil de l'esprit qui se complaît dans la loquacité, et par la vanité populaire qui se paie de mots; enfin, c'est l'aristocratie de la parole substituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des avocats.
--Monsieur, vous parlez avec vérité, me dit l'empereur en me serrant les mains; j'ai été souverain représentatif [1], et le monde sait ce qu'il m'en a coûté pour n'avoir pas voulu me soumettre aux exigences de cet infâme gouvernement (je cite littéralement). Acheter des voix, corrompre des consciences, séduire les uns, afin de tromper les autres; tous ces moyens, je les ai dédaignés comme avilissants pour ceux qui obéissent autant que pour celui qui commande, et j'ai payé cher la peine de ma franchise; mais, Dieu soit loué, j'en ai fini pour toujours avec cette odieuse machine politique. Je ne serai plus roi constitutionnel, j'ai trop besoin de dire ce que je pense pour consentir jamais à régner sur aucun peuple par la ruse ou par l'intrigue.»
[Note 1: En Pologne.]
Le 23 juillet, M. de Custine assistait à une fête célèbre dont il donne une description intéressante. Deux fois par an, le 1er janvier à Saint-Pétersbourg, et le jour de la fête de l'impératrice, à Péterhoff, l'empereur ouvre librement, en apparence, son palais à des paysans privilégiés et à des bourgeois choisis, comme décoration, comme assemblage pittoresque d'hommes de tous états comme revue de costumes magnifiques ou singuliers, on ne saurait faire assez d'éloges de la fête de Péterhoff; mais, s'il n'y a rien de plus beau pour les veux, rien n'est plus triste pour la pensée que cette réunion soi-disant nationale de courtisans et de paysans, qui se réunissent de fait dans les mêmes salons sans se rapprocher de coeur. En effet l'empereur ne dyt pas au laboureur, au marchand: «Tu es un homme comme moi»; mais il dit au grand seigneur: «Tu es un homme comme eux, et moi, votre Dieu, je plane sur vous tous également.»--«Après tout, s'écrie M. de Custine, quelle est donc cette foule baptisée peuple, et dont l'Europe se croit obligée de vanter niaisement la respectueuse familiarité en présence de ses souverains? Ne vous y trompez pas: ce sont des esclaves d'esclaves.»
Que fait la noblesse russe? elle adore l'empereur, et se rend complice des abus du pouvoir souverain pour continuer elle-même à opprimer le peuple qu'elle fustigera tant que le dieu qu'elle sert lui laissera le fouet et la main. Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence dans l'économie de ce vaste empire? Elle en occupe les postes d'honneur; qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des grands.
Les marchands qui formeraient une classe moyenne, sont en si petit nombre, qu'ils ne peuvent marquer dans l'État; d'ailleurs presque tous sont étrangers. Les écrivains se comptent par un ou deux par génération; les artistes sont comme les écrivains: leur petit nombre les fait estimer; mais si leur rareté sert à leur fortune personnelle, elle nuit à leur influence sociale. Il n'y a pas d'avocats dans un pays où il n'y a pas de justice. Où donc trouver une classe moyenne qui fait la force des États, et sans laquelle un peuple n'est qu'un trouvai! conduit par quelques limiers habilement dressés?
Il n'y a donc pas encore de peuple en Russie; il y a des empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.
M. de Custine allait en Russie pour y chercher des arguments outre le gouvernement représentatif; il est revenu en France partisan des constitutions. Il était parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais, après avoir vu de près la nation russe et reconnu le véritable esprit de son gouvernement, il a senti qu'elle est isolée du reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le fanatisme religieux, et il est de l'avis que la France doit chercher ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les siens,--Il espérait arriver à des solutions, il n'a rapporté que des problèmes
Qu'on ne croie pas cependant, que M. de Custine s'occupe incessamment de traiter dans son livre des questions morales et politiques; il a tout vu, ou du moins il décrit tout: Saint-Pétersbourg et la Néva, Moscou et le Kremlin, Nijni-Novgorod et sa foire, la cour, les palais de l'aristocratie, la maison du fonctionnaire public, la cabane du serf.--Aucune des curiosités des deux capitales de l'empire n'échappe à son examen et à sa critique. Tantôt il visite le cottage de l'empereur à Péterhoff, avant le grand-duc pour cicérone; tantôt il parvient, malgré les ordres contraires, à pénétrer dans la forteresse de Schlussellbourg. Ici il nous raconte l'épouvantable histoire d'Ivan IV; là il nous fait le récit des fêtes militaires célébrées à Borodino. Toujours intéressant, bien que trop long et écrit d'un style trop prétentieux et trop monotone, cet ouvrage sera lu avec avidité et avec fruit, surtout par les Russes qui pardonneront pas à l'auteur le jugement qu'il a cru devoir porter sur eux-mêmes, sur leur pays et sur l'empereur, ou plutôt sur le gouvernement. Quelques citations prises çà et là, au hasard, feront mieux comprendre que toutes nos réflexions la nature du talent et des observations de M. de Custine.