Champs-Elysées.--Dynamomètre.

Mais tous les plaisirs des Champs-Elysées ne sont pas destinés à l'enfance, il en est qui peuvent piquer la curiosité de l'âge mur. Voici d'abord le dynamomètre, invention toute philanthropique, au moyen de laquelle l'homme peut faire l'essai de ses forces de la façon la plus pacifique, un simple coup de poing, appliqué sur un plastron rembourré, devient le témoignage irrécusable de votre vigueur ou de votre faiblesse. Le dynamomètre a pris naissance à Tivoli. Dans les premières années qui suivirent 1820, les femmes récemment émancipées par les romans à la mode, recherchaient toutes les occasions de déployer les qualités qui appartiennent à un autre sexe. Le dynamomètre, sans cesse entouré d'athlètes féminins, répondait continuellement par zéro à tous ces efforts qui n'aboutissaient qu'à rompre la couture fragile de quelques gants parfumés. Aujourd'hui les femmes semblent avoir compris que le pugilat n'est point de leur domaine, s'il faut s'en fier à l'état d'abandon dans lequel elles laissent le dynamomètre des Champs-Elysées, qui n'attire plus que les coups de poing distraits des rares amateurs de cette boxe innocente.

Champs-Elysées.--Le physicien.

Si vous vous êtes livré par hasard aux fatigues de cette gymnastique, asseyez-vous sur ce fauteuil surmonté d'un dais, et placé sur une estrade comme un trône oriental. Tout en goûtant les douceurs du repos, vous mettrez en pratique la maxime du sage; Connais-toi toi-même. Tout à l'heure vous vous rendiez compte de votre force, maintenant vous allez connaître votre poids. Le fauteuil sur lequel vous êtes assis est une balance. D'une semaine, d'un mois, d'une année à l'autre, vous pouvez mesurer les progrès de votre maigreur ou de votre embonpoint, et par suite mobilier votre régime. Cette consultation hygiénique coûte cinq centimes, et elle en vaut bien une autre.

Maintenant la science nous réclame. Les secrets de la physique vont nous être dévoilés par un profiteur en plein vent. Les auditeurs sont nombreux, les appareils déployés sur une grande table. La machine électrique fonctionne; pour un sou on se fait électriser, on assiste à la formation de la foudre, les phénomènes de l'électricité n'ont plus de secret pour personne, la bouteille de Leyde éclate pour tout le monde. Qui voudrait pour la bagatelle de cinq centimes refuser de se donner l'innocente frayeur de l'étincelle électrique? Ce cours de physique ambulant est aussi suivi que ceux de la Sorbonne et du Collège de France. Tout ce qui est mystérieux intéresse vivement les masses; aussi la physique serait-elle sans rivale dans l'empressement de la foule, si la musique n'existait pas.

Autrefois les chanteurs nomades pullulaient, pour ainsi dire, dans Paris; pas de rue, pas de place publique, pas de carrefour qui ne retentit des accents de ces bohémiens de l'art. La poésie populaire avait en eux d'infatigables interprètes. Malheureusement ils ne se sont pas contentés de chanter les refrains inspirés par la muse familière, ils ont voulu aborder la cavatine, le nocturne, la romance et même le lied. Leur ambition les a perdus. Chassés des cafés, des restaurants, sous prétexte qu'ils offensaient l'oreille délicate des habitués, à peine si les lointains établissements du faubourg Saint-Jacques et du quartier latin leur offrent encore de temps en temps une hospitalité humiliante et pleine de périls. Nulle part ils ne sont reçus, les malheureux ne sont que tolérés; de n'est plus avec l'audace triomphante des anciens jours qu'ils se présentent avec leur guitare fêlée et leur redingote en lambeaux. Leur air est modeste, et leur allure timide. Ils ne chantent pas, ils fredonnent.

Pauvres chanteurs ambulants, rapsodes du pauvre, chaque jour voit disparaître une de vos illustrations. Ce n'est pas l'âge, ce n'est pas la misère, ce n'est pas l'indifférence populaire qui cause votre perte, c'est l'avidité barbare de ceux qui exploitent les oeuvres de la pensée. Il y a un au à peine nous avons vu traîner sur les bancs de la police correctionnelle ce doyen des chanteurs en plein vent, ce représentant de la gaie science, ce troubadour en haillons, ce fameux musicien qui, tour à tour basse ou baryton, ténor grave ou doux, a charmé les échos de tous les carrefours, de toutes les barrières, de tous les villages, de tous les hameaux, ce père Aubert enfin dont la réputation est universelle. Quel crime, direz-vous, avait donc pu commettre le père Aubert?

Sa voix chevrotante l'aurait-elle trahi? l'obole du peuple aurait-elle cessé de remplir son escarcelle? Chaste poésie, voile ta face, muse, remonte au cieux! Le père Aubert aurait-il mendié?