Rassurez-vous le père Aubert n'est ni un mendiant ni un vagabond. Ou l'accuse d'avoir violé les lois sur la propriété littéraire.
Les éditeurs patentés prétendent qu'en vendant leurs chansons aux ouvriers, aux bonnes d'enfants, aux paysans, aux grisettes, le père Aubert nuit essentiellement à la vente, et leur avocat conclut à 500 francs de domages-intérêts contre le délinquant. Où diable le père Aubert aurait-il pu prendre 500 francs?
Le tribunal a eu pitié de la musique nomade. Euterpe n'a été condamnée qu'à 25 francs d'amende. Le père Aubert laissera plus d'une brillante recette aux buissons du fisc, si le fisc parvient jamais à l'attraper: car qui pourrait dire où est le père Albert? Peut-être chante-t-il la Marseillaise dans les villages des frontières, peut-être dort-il au bord de quelque fossé du sommeil du juste et du ménestrel, ou bien encore charme-t-il de la Champagne avec les refrains de la grâce de Dieu. Ses petits cahiers se vendent à foison, les sous pleuvent autour de lui. Père Aubert, vous êtes heureux, vous recommencez la ritournelle, vous mettez une chanterelle neuve à votre violon, tremblez, malheureux troubadour, un huissier vous guette et va saisir votre recette parce que vous vous êtes permis de chanter Cinq sous! cinq sous! sans la permission d'un éditeur.
Cette jurisprudence éloigne de Paris tous les chanteurs ambulants. Ils ne veulent pas s'exposer aux dangers de faire la contrebande lyrique. Voilà donc une nouvelle puissance qu'on enlève au peuple. Chassé des théâtres par la cherté des places il avait les chanteurs nomades, les trouvères de l'atelier, on les lui enlève; il ne lui reste plus que les joueurs d'orgue. Nous nous attendons un de ces jours à voir une coalition d'éditeurs réclamer 1000 francs de dommages-intérêts à des montreurs de singes sous prétexte qu'il font voir leurs animaux sur des airs de Meyerbeer ou de Loïsa Pujet.
En attendant cette recrudescence de persécution, la musique instrumentale triomphe. Le violon, la basse, la clarinette, retentissent aux Champs-Elysées, bien plus que la voix humaine. L'orchestre a tué les choeurs. C'est à peine si de loin en loin on entend une basse ou un soprano modulant le feu de Tolède ou Adieu, mon beau navire. Plus de sûreté d'intonation, plus d'audace dans les fioritures, plus de liberté dans le point d'orgue. Et comment le virtuose pourrait-il donner un libre essor à ses inspirations, quand il lui faut tendre l'oreille, non pas à la mesure, mais au pas d'un huissier qui les guette au milieu de leurs roulades, et attend le moment de les surprendre en flagrant délit de contrefaçon?
Champs-Elysées.--Les chanteurs ambulants.
Cette première excursion aux Champs-Elysées ne serait pas complète si nous ne jetions un rapide coup d'oeil sur la gastronomie locale. Nous ne parlerons pas des pommes de terre frites dont la renommée est reconnue dans le monde entier, nous laisserons les détails de côté, ce sujet nous entraînerait trop loin. Entrons dans le restaurant Ledoyen, non point pour y commenter la carte, mais pour y évoquer les souvenirs de notre histoire. Nous sommes dans un restaurant politique. C'est ici que tous les ministères tombés viennent oublier leur chute le verre à la main Nous ne savons ce qui a valu à Ledoyen l'insigne et difficile honneur de consoler les estomacs déchus du ministère. Que de secrets renfermés dans ce cabinet particulier, qui a vu passer tour à tour MM. de Villèle, de Martignac, Molé, Thiers, et bien d'autres encore dont le nom n'est pas moins illustre! Que de confidences échangées entre la poire et le fromage! Que de fois les ministres déchus auraient pu en sortant de chez Ledoyen se donner le plaisir de commander la carte de leurs successeurs!
Champs-Elysées.--Restaurant Ledoyen.