Tout était pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et rapide. L'infortuné baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues jambes et se tenir près de sa légère moitié; mais la duègne, chargée d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant à son ardeur et le forçait à former avec elle l'arrière-garde. Par respect pour la grande maréchale, le baron n'osait ni se révolter ni se plaindre.
Dans les ruines du vieux château, l'illustre société trouva une table servie avec abondance et délicatesse. C'était une agréable surprise, et le grand-duc eut tout l'honneur d'une idée qui lui avait été fournie par son premier ministre.
La journée se passa tout entière à parcourir la belle forêt de Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs furent parfaits, les dames déployèrent la plus grande amabilité, et le prince Maximilien félicita sincèrement le grand-duc d'avoir une cour composée de personnes aussi distinguées et aussi accomplies. La baronne Pépinster, dans un moment d'enthousiasme, déclara que la cour de Biberick était bien moins agréable que celle de Noeristhein; elle ne pouvait rien dire de plus contraire à la mission de son mari. En entendant ces désastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber en défaillance.
Pleine de goût et d'élégance, la princesse Edwige avait une prédilection marquée pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui semblait ravissant; elle parlait admirablement bien français, et elle approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait décrété cette langue obligatoire à sa cour. Du reste, ce n'était pas là une chose extraordinaire; on parle français dans toutes les cours du Nord. Seulement la princesse trouva très originale la défense de prononcer le moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la société, mais elle y perdit ses peines.
Au retour de la promenade, les princes et la cour se réunirent dans les petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les premiers frais de la soirée; puis le surintendant de la musique s'étant placé au piano, mademoiselle Délia chanta un grand air de l'opéra nouveau. Ce fut un véritable triomphe. Le prince Maximilien avait été très attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les grâces et l'esprit de la jeune comédienne avaient ébauché une séduction que le charme pénétrant d'une belle voix devait achever. Passionné pour la musique, le prince était dans le ravissement; les accents de Délia lui allaient à l'âme. Quand elle eut achevé son premier morceau, il lui en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo avec;'aide-de-camp ténor Florival de Reinsberg, et puis, sur de nouvelles instances, un trio d'opéra-comique auquel prit part le grand écuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.
Nos artistes étaient là sur leur véritable terrain; leur triomphe fut complet. Malgré sa réserve, le prince Maximilien daigna manifester son émotion, et la baronne Pépinster, toujours imprudente dans ses propos, déclara qu'avec une pareille voix de ténor, un aide-de-camp était fait pour arriver à tout.
Vous jugez quelle figure fit le baron!
Le jour suivant, le grand-duc offrit à ses hôtes le plaisir de la chasse. Le soir, on dansa, il avait été question d'inviter les familles les plus considérables de la bourgeoisie pour peupler les salons du palais, mais le prince et la princesse avaient demandé de rester en petit comité.
--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la première chanteuse, la dugazon et l'ingénue, c'est autant qu'il en faut pour former une contredanse.
Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le valet, le comique, la grande utilité et l'aide-de-camp du prince Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'était pas insensible aux attraits de la Dugazon.