Le clown se compose exclusivement d'un bras, d'un poignet, d'une poitrine, de deux épaules et d'une tête de fer. Voyez-le, le clown porte sur sa tête un clown, son compère, crâne contre crâne, main contre main, sans que cet énorme poids de chair et d'os meurtrisse ce front de granit et fasse sourciller mon Hercule.--Mais, ô prodige! ce granit et ce fer deviennent ductiles et s'assouplissent tout à coup. Le clown se traîne et se roule à terre, et son corps n'offre plus qu'un incroyable mélange de membres mis hors de leur place et confondus. Le pied est la main, la jambe est le bras, la poitrine est le dos, la tête est... ce que vous voudrez. C'est un cours complet d'anatomie intervertie.
Ainsi le Cirque-Olympique attire la foule dans sa vaste et magnifique demeure des Champs-Elysées» par ces merveilles d'équitation et ces tours de sorcier.
Jouis des mois de printemps et d'été, vaillant Cirque, et panse tes blessures! Que les ombres des glorieux morts tombés dans tes batailles d'hiver t'accompagnent aux Champs-Elysées! Saute par-dessus les banderoles et les écharpes; fais caracoler ton coursier à loisir, comme un conquérant en semestre; lance tes quadriges à travers l'arène, comme un cocher de César; piaffe, piétine, dans l'amble et tourne bride; dévoile le jarret de tes écuyères et trahis le mystère de leurs mollets; disloque-toi avec tes clowns; sois charmant avec ton Auriol; mais je le connais trop bien, ô mon brave! pour craindre que tu te laisses endormir à ces délices de Capoue. Dès que novembre reviendra, dès que tu verras poindre à l'horizon le traître léopard ou l'aigle à double tête; tu sonneras le boute-selle, en criant: A moi, Auvergne! voici l'ennemi; et tu laisseras là les batailles pour rire, et tu remettras le feu à tes canons, et tu te jetteras tête baissée dans les tourbillons de flamme et de fumée, et tu tailleras des croupières à l'ennemi, et tu reprendras l'édition inépuisable des bulletins de ta grande-armée, et tu recommenceras le grand tintamarre de tes innombrables victoires!
Paulo minora canamus!
Chantons des exploits et des héros moins grands! Le Gymnase nous convie, et le Gymnase n'a pas à beaucoup près les goûts belliqueux et splendides du Cirque-Olympique. Il chante dans sa petite salle ses petits couplets à la lueur de son petit lustre, et y débite sa petite prose du bout des lèvres, Mais quel aiguillon l'a piqué tout à coup? le voici d'une humeur massacrante; il s'attaque à la fois à deux ennemis dangereux et pleins de rancune; aux poètes romantiques et aux mauvais avocats. Commençons par les poètes.
Le directeur du théâtre de Poitiers est dans la plus grande tristesse; le drame romantique l'a ruiné; depuis longtemps sa salle reste déserte. En vain, pour la repeupler, il a fait un appel extraordinaire aux nains, aux géants, aux éléphants distingués, aux chiens savants, aux hercules du Nord, à l'ours de la Mer Glaciale lui-même: le public n'en veut pas; il a bien assez de la Tour de Nesle et de Lucrèce Borgia.--Que faire donc? Faut-il se noyer ou se pendre? Le directeur aime mieux encore attendre, afin de mourir de douleur.
Cependant trois drames frappent à sa porte, et se proposent pour relever sa fortune et assurer son salut. Voyons, dit notre homme. Le premier psalmodie des vers baroques et rocailleux; c'est Guanhumara, la femme Burgrave; le second chante une musique monotone et sépulcrale: c'est l'opéra de Charles VI; le troisième débite des hémistiches froids et musqués: c'est Holopherne accompagné de Judith. O ciel! dit le pauvre directeur, qui me délivrera de ces tristes chansons et de ces tristes vers? Moi, dit une voix calme et ferme, et aussitôt une femme simplement vêtue de la robe antique se présente d'un air chaste et recueilli: c'est Lucrèce, la Lucrèce de M. Ponsard. Elle récite ses rimes pudiques ravit d'extase toute l'assemblée. Le directeur consolé se hâte d'accueillir Lucrèce. Lucrèce est le messie qu'il attendait.--M. Ponsard, qui assistait à la représentation, a trop de sens et de goût pour accepter sans examen cette ovation exagérée; il faut aux hommes comme lui, d'un esprit juste et délicat, un encens plus finement préparé.--Maintenant, au tour des avocats! Il s'agit d'un assassin sur lequel un avocat de Moulins se rue avec fureur; cet avocat demande un client et une cause à toute force; il tient son assassin et ne le lâchera pas! Quelle plaidoirie il lui ménage! que de beaux mouvements d'éloquence! quel exorde sublime et quelle étonnante péroraison! Déjà l'avocat nous donne un échantillon de son savoir-faire; il tonne, il éclate, il débite avec emphase tous les lieux communs en usage chez les Démosthènes de sa trempe; mais, hélas! l'assassin n'était pas un assassin; c'est tout simplement un amoureux qui causait dans un bois avec sa belle; un coup de feu, venu je ne sais d'où, a mis le couple en fuite: Boyvin, honnête citoyen de Moulins qui flânait par là, reçut quelques grains de plomb, et s'écria; «Au meurtre.» Le gendarme mit naturellement la main sur le galant qui fuyait, le soupçonnant du crime. Point du tout: un chasseur visait un lapin, et Boyvin s'est trouvé là pour recevoir les éclaboussures; tel est le mystère. L'avocat a beau faire et plaider contre l'assassin prétendu, que tout à l'heure il voulait défendre, l'affaire ne va pas plus loin et se dénoue par un mariage. Voilà mon avocat sans cause; il est assez plaisant et m'a fait assez rire pour que je lui envoie le premier plaideur que je rencontrerai.
M. Alfred de Musset a publié une délicieuse petite comédie intitulée: la Quenouille de Barberine. Barberine est chaste femme qu'un vaurien attaque pendant l'absence de son mari; le drôle s'est vanté de la séduire en quelques heures; non-seulement la vertu de Barberine se défend honnêtement, mais elle remporte une victoire charmante au dépens de l'ennemi: enfermé, par l'adresse de Barberine, dans un tour, à triples verrous, le séducteur est obligé de filer une quenouille de lin, comme une femme, pour obtenir sa liberté.
Cirque National des Champs-Elysées.