(La suite à un prochain numéro.)

Revue algérienne.

Les opérations militaires ont continué à être dirigées avec une énergique activité et d'incontestables succès, dans les diverses provinces de l'Algérie, pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Partout nos colonnes ont pris une offensive hardie; partout la guerre a été poussée à fond, en vue d'amener l'entière soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation, qui seule, après la conquête peut nous maintenir en possession du territoire soumis à nos armes. Depuis deux années des résultats très satisfaisants avaient été obtenus; depuis trois mois ils ont été plus décisifs encore; et, sans se bercer d'illusions chimériques, il est permis maintenant d'entrevoir et d'espérer le terme de la lutte soutenue avec une si constante et, il faut le reconnaître, une si admirable opiniâtreté par notre persévérant ennemi, Abd-el-Kader.

Il y a deux années, en 1841, l'émir, après avoir tiré la nation arabe d'un sommeil de trois siècles, dominait sur la presque totalité des provinces d'Oran et de Titteri; il poussait des incursions incessantes jusque dans les environs d'Alger. Son gouvernement était complètement organisé: il battait monnaie; ses khalifahs levaient régulièrement en son nom les impôts; il disposait d'un corps de troupes régulières, véritable armée permanente organisée à l'européenne, recrutée de transfuges étrangers et s'élevant déjà à cinq ou six mille hommes. Maître des deux villes importantes de Mascara et de Tiemcen, il s'était créé, hors de notre portée immédiate, des postes de guerre, Saida, Tagdemt, Boghar, Thaza, contenant des dépôts et même des fabriques d'armes. Il avait mis en culture de vastes et fertiles domaines appartenant autrefois au beylik turc, et en tirait d'abondantes ressources: enfin, à son ordre, quinze à vingt mille cavaliers pouvaient être réunis contre nous sur un point donné.

Voici maintenant ce qui a été fait en deux ans par notre vaillante armée. Dès les premiers jours de mai 1841, les réguliers et volontaires de l'émir étaient battus et dispersés près de Milianah. Peu de temps après, il avait perdu sa petite armée permanente, et, avec elle, Boghar, détruit le 23 mai, Tagdemt le 25, Thaza le 26, et Saida au mois d'octobre suivant. Mascara, Tiemcen, étaient occupés par des garnisons françaises. Abd-el-Kader n'avait plus ni ses terres domaniales, ni ses moyens d'impôt et de recrutement; ses réguliers étaient à peu près anéantis, ses 20,000 volontaires réduits à 2 ou 3,000, et les terribles Madjouths, ces pirates de la Métidjah, incorporée dans nos auxiliaires indigènes. Les garnisons de Médéah et de Milianah, jusqu'alors en quelque sorte captives, agissaient au loin. Une grande partie des tribus de la province d'Oran nous amenait le cheval de la soumission. Aujourd'hui les khalifahs, revêtus par nous du burnous d'investiture, y exercent, au nom de la France, leur autorité; 9 à 10,000 cavaliers et fantassins, nos plus acharnés ennemis autrefois, servent et combattent dans nos rang, et la guerre, qui sévissait jusqu'aux portes d'Alger, est à trente ou quarante lieues de notre capitale africaine.

Malgré tant de pertes et de défections, Abd-el-Kader semble avoir puisé, dans ses revers mêmes, une nouvelle énergie. Loin d'abattre son courage, l'adversité l'a plutôt encore grandi, et à mesure même que ses ressources s'épuisent, son génie infatigable se multiplie pour en créer de nouvelles. A sa voix, des tribus ont transporté leurs tentes dans les montagnes. Amoindri comme chef militaire, frappé dans les deux nerfs de la guerre, l'impôt et le recrutement, l'émir est toujours respecté et redouté comme grand marabout, et les khalifahs qu'il avait nommés lui sont tous demeurés fidèles. Dans ces derniers mois cependant, sa puissance a été plus fortement ébranlée que jamais et le succès de nos armes lui a porté des coups dont elle aura grand'peine à se relever.

L'année 1843 avait vu reparaître Abd-el-Kader plutôt en partisan qu'en émir (V. Illustration, Nº 3, p. 37). La terreur qu'il exerce, au nom du Coran, sur les tribus auxquelles l'honneur fait un devoir de combattre et de mourir pour leur religion, et les intelligences secrètes qu'il entretient avec certains hommes puissants expliquent l'empire qu'il a conservé. Le mouvement occasionne en février dernier, par sa présence dans les environs de Cherchel, ayant gagné les montagnes de l'Ouest, notre armée s'est mise en marche pour châtier et maîtriser ces soulèvements; car elle a, depuis que notre occupation s'est étendue sur une grande partie du pays, deux rôles à jouer: celui de l'offensive et celui de la protection.

Dans ce double but ont dû être crées quatre nouveaux établissements militaires, destinés à garantir les succès obtenus et à favoriser en même temps la conquête du territoire encore insoumis entre le Chélif, la Mina et le désert, théâtre des hostilités entretenues par Abd-el-Kader et ses deux khalifahs, El-Berkani et Sidi Embarrek. Ces postes sont Ténès, El-Esnam, sur le Chélif central (ce camp a, par décision du ministre de la Guerre, du 16 mai, reçu le nom d'Orléans-Ville); Tiaret, au nord-est de Tagdemt et tout près du revers sud de la chaîne de l'Ouarenseris, et Teniet-el-Had, au revers sud de l'est de la même chaîne.

L'occupation définitive de Ténès, où a été installé sur la côte un poste-magasin, et la formation des camps d'El-Esnam et de Tiaret, ont eu lieu vers la fin d'avril.

Pendant que la province d'Alger jouissait d'une tranquillité qu'aucun événement sérieux n'est venu troubler, et qu'elle voyait se poursuivre paisiblement l'oeuvre de la colonisation, par la création des nouveaux villages, Saint-Ferdinand Sainte-Amélie, comme par le développement des anciens Drariah, Douera, etc., les khalifahs d'Abd-el-Kader, El-Berkani, et Sidi Embarrek, reparaissaient dans les montagnes à l'ouest de Cherchel et au nord de Milianah, et ravivaient l'insurrection dans la province de Titteri. Du 31 mars au 20 avril, nos colonnes, au nombre de sept, ont sillonné de nouveau dans tous les sens le territoire des Beni-Menasser et des autres tribus voisines, dont la résistance est favorisée par l'excessive aspérité du territoire. Elles ont fait un mal immense aux Beni-Kerrahs, aux Beni-Denys, Thectas, Bou-Melek et enlevé plusieurs kaïds nommés par l'émir. Nos auxiliaires indigènes nous ont prêté la plus utile assistance: notre kalifah, Sidi M'Barek, a saisi sur les tribus fugitives 600 prisonniers et 2,000 têtes de bétail; le Kaïd des Righa, près Milianah, a fait l'avant-garde de nos colonnes avec 200 de ses kabaïles. Ainsi nos alliés se compromettent de plus en plus au service de notre cause et préparent notre domination générale sur l'Algérie.