Notre homme s'éloigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous l'aperçûmes bientôt s'étendant tout de son long sur les dalles qui recouvrent les abords de l'obélisque de Luxor, pour y profiter d'un rayon de soleil. «A coup sur, dis-je à M. B*** en le saluant, nous n'obtiendrons pas le prix proposé par l'Académie pour le meilleur mémoire sur la destruction de la mendicité.--Il faut bien que tout le monde vive,» me répondit M. B***, parole que je trouvai très-belle dans la bouche d'un millionnaire.
Le conseil de guerre est appelé à dénouer prochainement une curieuse aventure de Ménechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutôt voisin du drame que de la comédie, attendu la gravité du dénouement qui pèsera sur l'un ou sur l'autre des deux héros:
Il y a un an à peu près qu'un soldat déserteur d'un régiment en garnison à Lyon fut condamné à cinq ans de boulet; le condamné était contumace. Quelques mois se passèrent sans que la justice pût retrouver sa trace. Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un homme qu'on venait d'arrêter sur la grande route et de reconnaître authentiquement pour Didier le condamné et le déserteur; Didier lui-même avouait l'identité.--En même temps, par une concurrence inouïe, on saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, également errant sur les grands chemins, qui déclarait être le déserteur Didier, déclaration certifiée véritable par des soldats et des officiers de son régiment.
Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son coté, quand le bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent surseoir à la double exécution: la justice a un Didier de trop, voilà l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le véritable?
Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.
Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que l'autre dit la même chose. On comprend le Ménechme de Régnard; il s'agit pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Ménechme pour aller aux galères! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'épée du conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en présence de mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos théâtres de vaudeville, et très célèbre pour la variété et l'originalité de ses affections, quelqu'un parlait de cette singulière passion des deux Didier pour les galères. «Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les goûts sont dans la nature!»
Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en dire autant des comédiens. L'art dramatique s'écroule de toutes parts: quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours, et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette décadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comédiens. Comment ranimer cet art charmant qui a jeté un si vif éclat et donné à Paris tant de nobles plaisirs?
Un homme d'un esprit délicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur de Chérubini à la direction du Conservatoire, a été frappé de ces symptômes de dépérissement. M. Auber doit au théâtre ses brillants succès et sa juste renommée; il est naturel qu'il s'inquiète de le sauver. C'est en quelque sorte un acte de piété filiale de la part de M. Auber.
Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur de la Muette et du Domino Noir a le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir qu'il commence à user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de l'Intérieur l'autorisation de faire donner publiquement des représentations mensuelles par les jeunes élèves des écoles de chant et de déclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout récemment; un public d'élite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Néron, une soubrette, un valet, se sont fait particulièrement applaudir. L'Opéra et l'Opéra-Comique donnent aussi des espérances. Espérons donc! En attendant les résultats, l'utilité de ces représentations ne saurait être contesté; les élèves y trouveront une émulation qui échauffera leur zèle et déjà une récompense; ils se familiariseront de bonne heure avec le public et retireront de cette fréquentation une expérience et un tact que ne donnent pas la simple théorie et la solitude des écoles.
Accordons à cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mérite; l'art a grand besoin, en effet, qu'on vienne à son aide. Camérani le vieil acteur de la Comédie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui étaient familières: «Le théâtre, il ira mal tant qu'il y aura des auteurs et des comédiens.» Certes, Camérani trouverait aujourd'hui que le théâtre va trop bien.