La souscription pour la Guadeloupe s'élève à 3 millions on peu s'en faut. Ce chiffre atteste la vive pitié que la France a ressentie pour une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet élan de la sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de répondre à la puissance et à la richesse du pays qui donne et à l'immensité du désastre sous lequel gémit le pays qui reçoit. Courage donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une goutte d'eau sur cet effroyable incendie!

Les risibles incidents se mêlent souvent aux faits les plus sérieux et aux plus respectables dévouements. Voici un trait plaisant qui contraste avec la tristesse de ce douloureux épisode du malheur de la Guadeloupe, et introduit l'élément grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de Paris, M Lémarié, a fait annoncer qu'il verserait à la caisse de souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a rien à lire, et nous aimons à croire que M. Lémarié a voulu faire sincèrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours après, un agent du comité de souscription générale se présenta chez M. S. de R... un des plus riches propriétaires de la Chaussée-d'Antin et client de M. Lémarié, pour exciter son zèle et son humanité. Vous saurez que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie, à ces chevaux qui ne marchent qu'autant qu'on les fouette. «Eh bien! dit notre homme à M. S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre Guadeloupe?--Monsieur, répondit M. S. de R.... du ton piqué d'un apôtre méconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!»

La police vient de mettre la main, à la barrière du Maine, sur un nid de contrebandiers. Ces honnêtes industriels avaient pratiqué, sous le mur d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville, à la barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant délit, iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave irrévérence commise envers sa très-rigide majesté l'impôt indirect. Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denrées de contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels inondent effrontément Paris, en plein jour, de produits malfaisants et frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littérature et de la politique?

En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on, dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre: Filles, Lorettes et Courtisanes, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours. M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M. Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton; il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus, des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre, remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre: Etrusque, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié cordiale; mais l'Illustration réclame sa part et y reviendra.

Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils? demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du Cirque-Olympique. --Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!

Mouvements religieux.--Le schisme
d'Écosse.--Le docteur Pusey.

On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour, les faits n'ont point démenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux. Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue, sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves. La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression; aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même, il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée, le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir nos lecteurs.