«La deuxième objection contre le repeal tient à ce que la classe des propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier continuent dans leur état actuel.
«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»
Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs militaires.
Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.
Hôtel des Postes à Dublin
Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées, on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre, on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes, mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats. Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire, annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:
«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère; le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes, vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous, aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»
On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré, le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre, et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu n'étais pas là!