Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport, car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière, le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion. Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans, toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes, resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune des hommes et des nations.

Une vue de la ville de Cork, en Irlande.

Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact, de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici les principaux extraits:

«Au peuple d'Irlande

«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local, unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.

«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.

«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel par-devant les tribunaux d'Angleterre.

«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant. Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable, si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages, fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»

Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de cette terre si belle et si infortunée: