M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa outre.

Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.

Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre, passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.

M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir. L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin, heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même les chaises payantes, tout à fait comme une carène démâtée que les vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas que d'en demeurer navrés.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir..... C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne l'était M. le major dans sa résignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.