M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui, Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison sociale Franklin and Son et comp. en valait bien un autre, et qu'il était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M. Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de nature à être accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin, et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de plus de huit lieues carrées.

M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes, travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier, momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million de dollars, et s'embarqua sur le Neptune en destination pour le Havre. La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi, dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on appelait alors un noble débris de l'exil, il avait eu le tort d'être heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident fortuit, et il fut assez froidement congédié.

Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs, les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires, les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il était riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir!

IV.

Nous regretterions amèrement que l'expression de sage dont nous nous sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son retiro parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes filles, connaissaient si bien l'homme du banc, que personne ne se fût permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de luttes péniblement accomplies.