En attendant, donnons un regard au jeu dit des ciseaux, spécialement dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc., voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête; sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah! diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...

Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.

La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.

Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours, est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée des messiers, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent les couleurs nationales. Les messiers sont les principaux cultivateurs de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des maraîchers de la banlieue.

Sur les pas de cette landwehr agreste, on voit habituellement s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes filles du village.

Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse derrière le cortège.

Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche, les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.

Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance: A la vertu!

Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l' usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de vertu, la couronne civique que vos concitoyens vous décernent.»

A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village, termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons à notre manière, en lui érigeant une colonne... de l'Illustration.