L'un est le jeu du tourniquet, exercice des plus gymnastiques, qui a le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.

L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question, lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet, dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol, et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage. C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le prix olympique.

Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.

Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête de Saint-Germain est le jeu du baquet, qui mérite également une description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet, il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus et l'amour.

Couronnement de la Rosière.

Fête de Nanterre.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu, Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly; mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!

La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous le savez, on est si méchant au village!

Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui demandait avec instance le prix pour une autre candidate, dont le grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voir les jeunesses s'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors qu'elles aspirent à la couronne de rosière.

Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud, et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.