Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: Mémoires philosophiques de Séraphin. Quelles curieuses confidences ne doit-on pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.

--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. «Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une autre, peu importe!»

Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: «Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, tu auras quelque chose!»

Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a 800,000 fr. en maisons et en rentes, item bibliothèque magnifique et magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!

Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis comme s'il n'était pas mort.»

Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les semaines se suivent et ...

Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été couleur de sang; le fait Paris a donné dans le sombre et le féroce. A lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à votre image?

--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à l'heure.

--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?

--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y fait grand cas de notre entrechat.