--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes institutions; il est intitulé le Bacchus. A le considérer sous le point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; le Bacchus se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop bouchés.
--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne beaucoup d'inquiétude au Constitutionnel. Cet étranger, venu d'Asie, est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; le Constitutionnel, en publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius montait à la bataille d'Ardelles: le Constitutionnel déroge ici à ses habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs d'éléphants actuellement sans emploi!
--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux omnibus. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable! l'omnibus se pare, l'omnibus devient coquet et magnifique: il a des coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»
--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les nouvellistes de coulisses lui promettent l'Oedipe à Colonne de Sachini, la Péri, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de soleil, et je le tiens quitte!
--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»
Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e régiment de ligne.
Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: «Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.
Une Visite à la Chambre des Pairs.
Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant, comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique, le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.
Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615, sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui, dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère, élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de sobre qui satisfait le goût.