J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile, implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés. C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas, et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent; qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant, toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut mystérieusement fusillé.

Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.

Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite, percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules; enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.

Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité,
peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.

Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable, sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.

Chambre des Pairs,--peinture du plafond de la Bibliothèque par Riessner.

Pourquoi le Couronnement de Philippe le Long, dont le règne est un des plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne semble réunir. Sur la voûte, la Justice, la Sagesse, la Loi, et, dans un coin, la patrie, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale. D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois reconnaître pour la Vérité la principale figure est d'une ravissante expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si gracieuse, qu'elle a l'air de la Fable pourquoi étend-elle ses beaux bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le Mensonge, leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus austères.

Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi; il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte, de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs presque toujours à moitié déserts.