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John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier d'Angleterre. |
M. Pasquier, chancelier de France, président de la Chambre des Pairs. |
Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie, plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même temps qu'une incontestable action.
Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la séance est ouverte.
Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé. Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien, aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle, on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes, je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les membres de la Chambre des Pairs.
Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi, par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!» Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le ministère voulait introduire dans nos Codes.
L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible. Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang, l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir indien, vous
Plan de la Salle des séances des Pairs.
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A. Entrée principale. D. Couloir de droite. G. Couloir de gauche. T. Tribune des orateurs. 1. Le président de la Chambre M. le baron Pasquier, chancelier de France. 2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois. M. le comte de Turgot. 3. Secrétaires: M. le comte Durocher. M. le vice-amiral Halgan. 4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste. 5. M. La Chauvinière, secrétaire-archiviste. |
6. Huissiers. 7. Sténographes du Moniteur. 8. " " " B. Bancs de MM. les ministres. E. Banquettes réservées pour MM. les Députés. C. Tribune du corps diplomatique. S. Tribune de MM. les journalistes. N. Tribune de MM. les gardes nationaux. On ne peut détailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur destination varie d'un jour à l'autre. |