«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de Khoord-Caboul sur un poney.
«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions prudemment maintenus au petit pas.»
La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!
Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.
Le Sirdar conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, qui lui fit aussi parvenir ses lettres.
Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 février 1843:
«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.
Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le lapidèrent.
Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»
Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de diverses manières.