«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.

«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les numdas (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau (riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous buvions de l'eau fraîche dans une théière.»

Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité suprême à Caboul.

Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan 20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue du voyage.

12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange verte.

13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger les rats et les souris dont le fort est rempli.

14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours qui battaient aux champs; ce qui, dans notre yaghi (rebelle) position, était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont disparu.

15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.

16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, et je me mettrai à la tête de notre troupe.»

Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»