Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre qu'elle eut à subir pendant sa captivité:
«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un opprobre éternel.»
L'été du Parisien.
La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la réalité.
Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.
Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, s'envole à tire-d'aile.
Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!
Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!
Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est trente centimes qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au théâtre de Bobino.
Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des Zingari, et les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale. Avance et marche donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton bâton de voyage et ton bonnet de nuit; Avance et marche!