Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un petit rosier, de gigantesques coboea; et tous les matins, quand le soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous les jours.
Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.
Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.
Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la Villette et Montfaucon.
Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas on n'a pas étendu les poupons!
D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, et il leur écrit ceci:
«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de fusillés à mort. On dit que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue impraticable. Je compte sur loi; les Parisiennes t'amèneront jusqu'à ma porte.»
Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.
Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez; voiture à volonté, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez à volonté mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et celui qui l'a faite si belle.
La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de déménagement. Que l'été lui soit léger!