Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer de plaisirs, vous allez vous reposer.
Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme et d'une gaieté inaltérable.
Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et parfois aussi la troisième (con sordino), nous pouvons bien aller à la mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez l'Illustration, et tout est là.
BAINS DU HAVRE.
Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a peuplé Quilleboeuf de pilotes lamaneurs qui veillent jour et nuit sur ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront acquis ainsi droit de cité.
Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les flots viennent murmurer à leurs pieds!
Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.
Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. Pauvres bailleurs, je vous plains peu!
L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.
BAINS DE DIEPPE.