M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire, ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des critiques les plus prosaïques.

M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris, alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes, et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide, descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du jour et les dernières clartés de la nuit.»

Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en quatre chants: l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène intitulé: les Derniers Jours de l'Empire. Cet ouvrage, enrichi de curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite de l'auteur des Derniers Jours de l'Empire.

A l'heure où, languissent sur la terre embrasée,

L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.

Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée.

Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit,

Napoléon a vu des enfants, une mère,

De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père

Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,