«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent, C'est à ce point que vous m'avez amené...

--Moi, monsieur? moi!...

--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que, grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous êtes assis, où, depuis le 17 avril, mossieu, vous êtes venu vous asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même... Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin, j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe, devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard... que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire. Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc; c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi, monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi votre heure et choisissez les armes.»

L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie, et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler, attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un oeil grave et mélancolique:

«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre; les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»

Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.

Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix émue:

«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.

--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous devons nous couper la gorge demain matin.»

Le major rougit et baissa les yeux.