«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense réellement pas que l'affaire qui nous occupe

vaille tout à fait un coup d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la comédie, j'allais indifféremment dégainer à la porte Maillot ou rire au café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reçu un coup d'épée et fait ensuite près de deux mille lieues à la recherche de mon rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laissé tomber son mouchoir.

--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...

--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le major avant de mourir...

--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.

--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous, monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...

--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.

--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois, depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te rejoindre.

--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à un ami.

--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement millionnaire!»