J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes: l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.

Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint, souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris, qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis, regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là, inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et attend.

«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante, embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la voiture!» --Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment, infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante baronne, qui disparaît.

La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle, baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet! Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants, tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux. O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!

Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et solennel.

Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant, vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais, hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton, souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de tendresse et de joie paternelle.

J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.

Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes, bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs, les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.

Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade de Zaïre, quelques vers du Misanthrope et de Victor Hugo, en balayant sa cour. Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle se recrute et s'alimente particulièrement.

Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire. Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un vent aigu a déraciné ce grand chêne.