Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique, peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne, du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.
Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.
Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier: c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter les aspirants.
La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars, dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra bien!
Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger. Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!» Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os, dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de choeur! O vanitas vanitatum!
«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre. Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur, que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je, croyant adoucir sa blessure. --Pas trop mal! parbleu, je le crois bien; elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble, voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction exaltée difficile à décrire.
--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le jardin jouer avec ma carrosse?» On rit beaucoup et l'on se moqua de la petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.
Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis XIV. Malherbe emploie énigme au masculin, et les belles marquises du siècle de Corneille disaient une carrosse, exactement comme cette enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIV faillît attendre, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la leçon de notre académicien, observa que c'était sans doute sa carrosse que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse: «Mon carrosse!» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre masculin et n'en roulent pas moins.